mercredi 2 septembre 2009

Nassim Taleb : "nous devons passer au capitalisme 2.0"

Chaque jour, cet été, nous interrogeons un grand témoin de l'actualité sur sa vision de l'après-crise. Aujourd'hui, le professeur Nassim Taleb, qui dénonce une économie trop spécialisée, préconise un système avec moins de dettes où les entrepreneurs prennent des risques mais pas les banquiers.

Vivons-nous une crise sans précédent ?

La crise n'a pas commencé car le système économique, pour devenir plus robuste, doit se transformer. On peut s'inspirer de l'exemple de la nature, qui est un système complexe qui a évolué de façon robuste. Dans la nature, si quelque chose est fragile, il se brise rapidement. Par ailleurs, la mort d'un gros mammifère n'affecte pas les autres. Avec les banques, c'est l'inverse. La doctrine du "too big to fail" [trop gros pour faire faillite, Ndlr] maintient en vie des institutions qui ne sont pas adaptées et la faillite d'une grosse banque peut avoir un impact considérable. La nature est basée sur la redondance organique et fonctionnelle. Nous avons deux yeux, deux poumons, deux reins, deux oreilles, deux testicules ou deux ovaires. On peut les considérer comme des pièces de rechange. De plus, un organe a généralement plusieurs fonctions. En revanche, l'économie est organisée de manière inverse. David Riccardo nous a enseigné qu'il fallait se spécialiser. C'est bien d'être spécialisé : cela nous rend plus efficace et tout le monde en profite sauf quand le produit de la spécialisation disparaît. La nature n'aime pas la spécialisation. Dans l'économie, la dette implique de supprimer les éléments redondants d'une entreprise. On gère au plus juste et on devient beaucoup plus fragile. On peut observer ce phénomène dans les entreprises qui ont été rachetées par fort endettement.

Le monde entier a été surpris par l'ampleur de la crise financière. Les économistes sont-ils vraiment utiles ?

Sur le million d'économistes que compte la planète, il n'y en a que quelques-uns qui ont compris ce qui se passait. Il y avait un éléphant au milieu de la salle et personne ne l'a vu. Si un pilote d'avion fait une erreur et provoque un crash, vous n'allez pas lui remettre un manche à balais dans les mains. Pour Ben Bernanke, le patron de la Fed, c'est pareil. Nous devons passer au capitalisme 2.0 en supprimant la financiarisation de l'économie. Nous devons aussi apprendre à ne plus utiliser les marchés financiers comme un moyen de stocker de la valeur. Enfin, on ne fait pas d'omelette sans casser d'œufs. Nous devons transformer la dette en fonds propres, interdire les achats par effet de levier sur la dette, supprimer le prix Nobel d'économie, reprendre les bonus à ceux qui nous ont conduits dans cette crise et laisser les entreprises qui ne sont pas assez robustes disparaître. En un mot, nous devons apprendre à vivre dans un monde où les entrepreneurs prennent des risques mais surtout pas les banquiers !

Ne fallait-il pas sauver les banques ?

Les traders ont fait des centaines de millions de dollars de profits pour des erreurs qui nous ont causé des milliards de dollars de pertes. Bob Rubin, ancien directeur du Trésor, ancien de Goldman Sachs et surtout ancien directeur de Citibank, a reçu un bonus de 120 millions de dollars alors que Citibank a perdu des dizaines de milliards. Finalement, l'ouvrier moyen a payé le bonus de ce monsieur. Le capitalisme ne doit pas fonctionner comme cela. Pas de capitalisme sans punition. Pas de bonus sans malus. Par ailleurs, les hedge funds ne sont pas responsables de la situation. Et quand un hedge fund saute, il n'embête personne. Quand une banque perd des dizaines de milliards de dollars, elle sollicite son gouvernement.

Que vous inspire le débat sur les bonus dans les banques ?

Les militaires nous protègent contre divers risques, dont les agressions extérieures, et pourtant, on ne leur paye pas de bonus. Il ne faut pas verser de bonus à quelqu'un qui gère le contrôle des risques d'une banque ou d'une société. Sinon, il va essayer de cacher le risque pour être sûr de toucher son bonus.

Les appels à plus de régulation seront-ils entendus ?

Nous n'avons pas besoin de plus de régulation. Les régulateurs nous ont amenés dans cette situation avec leurs pseudo-mathématiques financières charlatanesques. Ils nous ont fait prendre des risques que nous ne comprenions pas en pensant les comprendre. J'ai attaqué toute ma vie ces charlatans, comme Paul Malliavin qui m'avait insulté lors d'une présentation à l'École polytechnique. Il m'avait même demandé de quitter la salle. J'ai eu raison malgré tout et j'ai gagné énormément d'argent pendant la crise !

La technologie peut-elle être un rempart contre la crise ?

Nous vivons dans un monde qui présente beaucoup plus de valeurs extrêmes qu'il y a vingt ans. La technologie propage des rumeurs qui deviennent fort robustes et planétaires. L'Islande a été mise faillite en quelques heures par le BlackBerry. Qui dépend de la confiance des autres est trop fragile.

Bio express : Pour avoir expliqué longtemps avant la crise que les banques prenaient des risques qu'elles ne comprenaient pas, Nassim Taleb, expert en mathématiques financières, ancien trader et philosophe du hasard, est devenu un homme célèbre. Ses idées se répandent rapidement sur la planète à travers ses ouvrages, dont le dernier d'entre eux, le "Black Swan"( "Le Cygne noir") est traduit en une vingtaine de langues.

Endettement des Etats: la montée des périls

La crise s'est traduite par le transfert de l'excès d'endettement des ménages vers les Etats.


Si on veut schématiser la dynamique de la crise financière, on peut la représenter comme le transfert de l'excès d'endettement, d'un agent économique à l'autre. On observe au départ, dans beaucoup de pays (Etats-Unis, Royaume-Uni, Espagne, Suède, Australie, Irlande et, à un moindre degré, France et Italie) que la hausse de l'endettement des ménages a été, depuis la seconde moitié des années 1990, le moyen d'obtenir une progression forte de la demande intérieure et de la production. Si les taux d'endettement des ménages étaient restés constants, la croissance aurait été trop faible, avec la désindustrialisation et le développement d'activités de services domestiques peu productifs la taille insuffisante (même aux Etats-Unis) du secteur des nouvelles technologies pour tirer l'ensemble de l'économie.

Cette stratégie de croissance par l'endettement a conduit un niveau excessif de dette des ménages, et donc d'exposition au risque de défaut des banques de détail ayant distribué du crédit à ces ménages. Le caractère excessif de l'endettement des ménages a été révélé, à partir de 2007, par la chute de leur demande de crédit, de l'investissement immobilier, des achats de voitures...

Mais les risques liés à l'excès d'endettement des ménages ne sont pas restés localisés dans les bilans des seules banques de détail. Dans une seconde étape, ces banques les ont transmis en partie (50% en Europe, 70% aux Etats-Unis) aux autres banques, aux banques d'investissement, aux investisseurs et aux «hedge funds» (Fonds d'investissement à risques), par la titrisation et l'émission des dettes bancaires.

L'investissement en Asset Backed Securities et en obligations des agences de garantie des prêts immobiliers (Freddie Mac, Fannie Mae) a conduit les intermédiaires financiers, autres que les banques de détail à porter une partie importante du risque de défaut des ménages. Lorsque la crise a débuté, ceci a conduit à de fortes pertes pour ces intermédiaires financiers, démultipliées par les chutes de prix des autres actifs (dues à la contagion, aux ventes forcées), par les mécanismes pro-cycliques (en particulier l'interaction entre les normes comptables et les règles prudentielles). Depuis le début de la crise, les banques ont dû passer des dépréciations d'actifs pour 1 000 milliards de dollars et les hedge funds ont perdu 40% de leurs actifs en gestion...

Les Etats sauveteurs

Pour éviter des faillites massives des banques, les Etats ont alors dû intervenir en garantissant les dettes des banques, en garantissant ou en achetant leurs actifs risqués («toxiques») en les recapitalisant et même en les nationalisant (au Royaume-Uni, aux Pays-Bas...).

Au total, au terme de ce processus, une partie substantielle du risque lié à l'excès d'endettement des ménages est donc passée dans les mains des Etats. On peut même considérer que les déficits publics, donc les hausses des dettes publiques, qui ne correspondent pas directement au sauvetage des banques mais résultent du soutien de l'économie correspond à ce même processus de transfert des risques vers les Etats: les transferts de revenus aux ménages, qui viennent des dépenses publiques supplémentaires et des baisses d'impôts, permettent aux ménages de se désendetter et réduisent donc le risque de défaut des ménages au prix d'une hausse des dettes publiques.

De même que les Banques centrales jouent le rôle de prêteur en dernier ressort, les Etats jouent donc le rôle de porteur des risques et d'assureur en dernier ressort. Il est donc très important que la solvabilité des Etats reste toujours intacte, ce qui leur permet, en accroissant les dettes publiques, de réduire les risques de défaut liés à l'excès d'endettement du secteur privé.

Si les Etats ne sont plus solvables, plus personne ne peut re-solvabiliser les banques lorsque celles-ci sont en difficulté, ce qui impliquerait des défauts en chaîne, l'arrêt de la distribution du crédit... Plus personne ne peut lever de la dette, si la dette publique devient aussi suspecte que la dette privée et qu'il y a défiance des épargnants vis-à-vis des dettes privées.

Or, on a observé dans la période récente, comme dernier développement de la crise, les premiers signes de défiance vis-à-vis des dettes publiques, en particulier une forte hausse des taux d'intérêt payés par beaucoup d'Etats de la zone euro par rapport à ceux sur les titres publics allemands (150 à 300 points de base d'écart de taux pour la Grèce, l'Irlande, le Portugal, l'Espagne, l'Italie...). Le risque, lorsque ce type d'évolution se produit, est la démultiplication de la chute des prix des actifs par la perte de liquidité sur les marchés de ces actifs, ce qu'on a observé durant la crise pour de nombreux actifs financiers: actions, obligations d'entreprises, prêts interbancaires... Un doute apparaît sur la solvabilité d'un emprunteur, ceci conduit à une baisse du prix de sa dette qui fait disparaître les acheteurs. La liquidité sur le marché de cette dette disparaît, son prix s'effondre, et l'emprunteur, qui ne peut plus émettre, est en grande difficulté.

Si une telle évolution se produisait pour des dettes publiques de la zone euro, les pays concernés pourraient être en situation de cessation de paiements, et toute possibilité, pour eux, d'aider le secteur privé à rester solvable, disparaîtrait: il n'y aurait plus de porteur de risque, d'assureur en dernier ressort dans la zone euro. Même si certains pays ont des dettes publiques trop élevées (Grèce, Italie, Belgique), il est indispensable que leurs possibilités d'émission restent intactes, d'autant plus que leurs difficultés viendraient bien plus d'un problème d'illiquidité que d'un problème de perte réelle de solvabilité: les déficits publics de la zone euro ne sont pas gigantesques, la grande majorité des pays pourraient accroître la pression fiscale en cas de besoin.

Sauver les sauveteurs

Comment assurer la liquidité des marchés de dettes publiques et éviter qu'une crise de liquidité sur ces marchés n'aboutisse à une crise de solvabilité des Etats? Les Etats de la zone euro peuvent, bien sûr, se soutenir entre eux, mais cette possibilité est limitée par le fait qu'ils peuvent presque tous souffrir, comme on l'a vu dans la période récente, d'une hausse des primes de risques sur leurs taux d'intérêt. La solution ultime réside donc, non dans la solidarité entre les Etats, mais dans la monétisation, en cas de crise, par la Banque Centrale Européenne (BCE), de la dette publique d'un pays en difficulté. Si les marchés financiers savent que, en dernier recours, la BCE achètera la dette publique d'un pays menacé de ne plus pouvoir émettre contre création monétaire, il ne peut pas y avoir de défiance forte vis-à-vis de cette dette, ni de crise majeure de liquidité ou de solvabilité.

Les règles actuelles de la zone euro interdisent le sauvetage d'un Etat en difficulté (clause de «no bail-out») et la monétisation des dettes publiques par la BCE. L'idée défendue par certains gouvernements, et par la BCE, est que le sauvetage d'un Etat ou la monétisation de sa dette publique créeraient un «aléa de moralité»: les autres pays seraient incités à avoir des déficits publics excessifs puisqu'ils seraient finalement sauvés par la BCE. Pour garder la crédibilité de l'euro, en évitant les dérapages budgétaires de certains pays membres de la zone euro, il faudrait donc, si la situation se présentait, laisser un pays de la zone euro faire défaut, ou du moins être dans l'incapacité de continuer à se financer.

En réalité, la quasi totalité des économistes et des intervenants des marchés financiers sont persuadés que le défaut d'un émetteur souverain de la zone euro entraînerait un rejet par les investisseurs de la totalité des dettes libellées en euros, le transfert de la crise aux autres emprunteurs et une perte de crédibilité de l'euro.

Rappelons ici que le choix du Trésor des Etats-Unis de laisser Lehman Brothers faire faillite a été dicté par la même volonté d'éviter l'apparition d'un «aléa de moralité» concernant les banques d'investissement. La faillite de Lehman peut être considérée comme la cause du redoublement de la crise à la fin de 2008 avec la crise de liquidité sur le marché intermédiaire, sur le marché du crédit et sur les actifs des pays émergents.

Si un pays de la zone euro en difficulté a mené une politique budgétaire déraisonnable, et n'est pas seulement affecté par une crise de liquidité infondée, ceci aurait dû être détecté et corrigé, grâce à une vraie surveillance multilatérale des politiques économiques, avant que la crise ne survienne.

Au total, la crise a montré la nécessité que les Etats puissent jouer le rôle de garant des dettes privées en dernier ressort, en particulier pour éviter des faillites bancaires; ceci nécessite qu'il n'y ait pas de doute sur la solvabilité des Etats et que des crises de liquidité ne puissent pas interrompre leurs possibilités d'émissions. In fine, la solvabilité des Etats et la liquidité de leurs dettes ne peuvent être assurées que par la possibilité de monétisation des dettes publiques par la Banque Centrale, d'autant plus que, dans les économies contemporaines, un faible doute sur la solvabilité peut entraîner une crise de liquidité grave. Eviter les «aléas de moralité» doit alors être réalisé «ex ante», par la supervision en régime normal des politiques économiques et non «ex post» une fois la crise déclarée. Il ne faudrait pas recommencer avec les Etats de la zone euro l'erreur faite avec Lehman...

La crise favorise la montée en puissance de la finance "éthique"

Si la finance "éthique" ne date pas de la crise, celle-ci pourrait en tout cas lui donner la visibilité dont elle manque. Lassés de ne pas savoir où disparaissent leurs placements, agacés par les profits réalisés à leurs dépens, nombreux sont les Français qui se tournent vers les placements estampillés "responsables", "durables" ou "solidaires". Ces différentes appellations recouvrent cependant des réalités très différentes.

L'investissement social et responsable : le premier pas

Plus communément désignée par le sigle ISR, c'est la partie la plus visible de la finance éthique. Poussés par l'engouement pour les thématiques liées au développement durable, les grandes banques ont toutes mis en place des fonds de placement contenant des actifs liés à des entreprises ayant pris des engagements en termes d'environnement, de responsabilité sociale et de bonne gouvernance. Ces fonds se sont multipliés depuis les années 1990 et font désormais partie intégrante de l'offre des banques.

La transparence de ces produits reste par contre limitée. Le caractère social et responsable des entreprises qui proposent des titres est en principe évalué par des agences de notation extra-financières dont l'indépendance n'est pas toujours garantie. Autre frein à leur développement, les fonds ISR sont encore mal connus au sein même du monde bancaire. Une étude (PDF) réalisée par Altédia Investment Consulting et rendue publique en juillet montre pourtant que les fonds ISR résistent bien en contexte de crise : leurs performances sont en ligne avec les indices de référence et leur volatilité est légèrement moins forte que celle des fonds traditonnels.

Finance solidaire: pour s'engager sur des projets concrets

A ne pas confondre avec l'investissement social et responsable, la finance solidaire permet aux investisseurs d'affecter leur épargne à des projets concrets et clairement identifiés. Par l'intermédiaire de produits financiers développés soit par des banques coopératives (Crédit coopératif, Banque populaire – Caisse d'épargne...), soit par des organismes spécialisés comme la NEF (Nouvelle Economie fraternelle), l'investisseur peut affecter son épargne, ainsi que tout ou partie de son produit, au soutien d'initiatives diverses : création d'entreprise, logements sociaux, projets de solidarité internationale...

"Nos rendements sont inférieurs à ceux des placements classiques, mais au moins nos performances sont en phase avec l'économie réelle", explique Guillaume Légaut, directeur de Finansol, la principale association de banques et d'établissements dédiés à la finance solidaire. "La plupart de nos produits rapportent entre 2 et 5 %", précise-t-il. C'est peu, et pourtant ça marche. La crise a vraisemblablement donné un coup de pouce au développement de ces investissements. En 2008, la collecte sur les produits d'épargne solidaire a augmenté de 34 % en volume selon les chiffres de Finansol. Au moment même où les échanges sur les places boursières s'effondraient. La NEF a quant à elle enregistré une hausse de 27 % des dépôts en 2008 et compte actuellement vingt-trois mille sociétaires.

La finance solidaire est néanmoins en quête de visibilité. "Nous avons fait pression auprès du gouvernement pour qu'elle ait une place dans les plans d'épargne salariale", souligne Guillaume Légaut. Avec succès : la loi de modernisation de l'économie de 2008 oblige désormais les entreprises à proposer au moins un placement solidaire dans leurs plans d'épargne. Si l'on y ajoute la multiplication des produits disponibles sur le marché – "il y a eu autant de produits créés sur les deux dernières années que pendant les quinze années précédentes", précise Guillaume Légaut –, la finance solidaire semble s'installer durablement dans le paysage bancaire français.

Banques solidaires : un engagement total

Troisième et dernier stade de la finance éthique : les banques coopératives, qui en plus de proposer des placements prévoient également des comptes chèques, des cartes de paiement et des outils de tenue de compte en version "solidaire". Le Crédit coopératif, pionnier en la matière, accueille depuis une quinzaine d'années une clientèle de particuliers, après s'être longtemps limitée aux personnes morales. La banque a fait état en 2008 d'une augmentation de 10 % de sa clientèle, selon un porte-parole, portant le nombre de ses sociétaires à trente mille. Un chiffre encourageant dans un contexte aussi peu favorable.

L'économie est une science immorale

Comment parler de reprise lorsque le chômage continue d'augmenter. Où est la dimension humaine d'une science... humaine.

L'analyse macroéconomique a-t-elle perdu le sens du réel? Après la crise financière qui éclata en deux temps en août 2007 et en septembre 2008 et dont les spécialistes n'avaient pas anticipé l'ampleur, voilà qu'on nous annonce une reprise économique.

Quelle bonne nouvelle! Mais elle ne vient pas seule. Dans le même temps, on comprend que l'emploi va continuer de se détériorer. Mais qu'est-ce qu'une reprise économique, si elle ne permet pas de réduire le chômage? N'y a t-il pas un certain mépris vis-à-vis des demandeurs d'emploi à saluer un retour de l'activité qui ne permette pas de les réintégrer dans le monde du travail? Ou qui suppose encore une augmentation du nombre de chômeurs?

Et n'est-on pas dans de simples opérations de communication destinées à faire oublier l'emballement du secteur bancaire mondial qui a sapé les bases de l'ensemble de l'économie à force de se focaliser sur des rendements à court terme? L'économie est, dit-on, amorale. Mais il peut arriver que certaines analyses virent à l'immoralité lorsqu'elles oublient la dimension humaine qui seule, pourtant, donne à l'économie sa légitimité.

Des raisons d'être douchés

«Certains experts dictent le politiquement correct. Lorsqu'on émet des avis divergents, on est écarté. Pourtant, les analystes se sont trompés. Ils ont perdu le sens des fondamentaux. Aujourd'hui, nous avons de bonnes raisons d'être douchés», commente Philippe Vasseur, président du Crédit Mutuel Nord Europe et président du World Forum de Lille (qui, cette année, s'intéresse aux pratiques alternatives et responsables dans la gestion de l'argent et l'investissement).

Les mêmes spécialistes firent les mêmes erreurs et succombèrent au même aveuglement à huit ans d'intervalle. D'abord, ils se sont détournés des fondamentaux de l'économie pour adhérer à un modèle économique virtuel qui aboutit à l'explosion de la bulle internet. Ensuite, ils ont cru à l'alchimie mathématique des produits dérivés dans la finance, ce qui fut à l'origine de la bulle immobilière et de la crise du «subprime». Aujourd'hui, ils distinguent les signes avant-coureurs du retour de la croissance. Avec, à l'appui de cette prédiction, l'amélioration de l'emploi et l'amélioration du PIB.

Y a-t-il reprise si le chômage progresse ?

Sauf que, en France comme aux Etats-Unis, on n'assiste à aucune diminution du chômage, mais seulement à une destruction moins massive des emplois (74.100 emplois détruits au deuxième trimestre 2009 en France, au lieu de 168.700 au premier trimestre). Ce qui veut dire que le nombre de chômeurs augmente et continuera à augmenter tant que les entreprises n'investiront pas suffisamment pour inverser la tendance. Or, selon un sondage Ifop, 40% des patrons de PME qui forment le vivier de la création d'emplois en France, ne voient pas de sortie à la crise avant 2011, et ne risquent pas d'embaucher avant de percevoir la reprise. Quant aux groupes de taille internationale, même s'ils affichent des résultats meilleurs que prévu, c'est en général dans les pays tiers qu'ils ont pris l'habitude de créer des emplois.

Christine Lagarde elle-même, en tant que ministre de l'Economie, maintient ses prévisions d'un recul du PIB français de 3% en 2009 et d'une hausse de 0,5% en 2010 (insuffisante pour être créatrice d'emplois). Comment, dans ces conditions, parler de reprise à des chômeurs qui représenteront 10% de la population active avant la fin de l'année ? Quel sens faut-il donner à des analyses macroéconomiques qui sont contredites par la réalité du marché de l'emploi?

Le rebond du PIB... pour après demain

Les mêmes interrogations se posent au regard de la croissance. Un rebond de 0,3% en juin en France... et tout le monde de souligner cette heureuse surprise, passant rapidement sur le caractère fragile de ce rebond dû principalement aux ventes et aux exportations d'automobiles dopées par des primes à la casse.

La méthode Coué n'est pas forcément la plus responsable ni la plus efficace pour sortir d'une crise. Mais elle semble tout aussi prisée lorsqu'il s'agit de commenter les prévisions du Fonds monétaire international (FMI). «La reprise économique mondiale a commencé», commente Olivier Blanchard, le chef économiste de l'institut. Mais «le retournement ne sera pas simple », concède-t-il. Et surtout pas pour aujourd'hui! La révision à la hausse du PIB mondiale (à 2,5% au lieu de 1,9%) concerne 2010, alors que la prévision pour 2009 aggrave le recul de l'activité (à -1,4%).

Encore, parmi les grandes économies, la Chine et l'Inde sont-elles les seules à pouvoir miser sur des taux de croissance largement positifs. L'Amérique latine, l'Europe de l'est et la Russie seront encore en récession. Les Etats-Unis, en baisse en 2009, ne redeviendraient positifs que de 0,8% l'an prochain. Le recul du PIB des pays de la zone euro persisterait en 2010 à -0,3% à cause, selon le FMI, d'un ajustement du marché du travail qui n'a pas encore eu lieu. Autrement dit, il faudrait plus de sacrifices sur le marché du travail pour que la reprise se manifeste.

La finance prête à repartir

Certes, il existe un secteur qui amorce son redressement: la finance, celui par laquelle la crise est venue. Pour sauvegarder les économies des citoyens, les Etats ont massivement renfloué les banques. Ils ont aussi assuré le financement de l'économie à la place des établissements financiers incapables d'assumer leur fonction. Face à cette désaffection des «zinzins» (investisseurs institutionnels), l'Etat français a débloqué à ce jour 85 milliards d'euros en garanties et en fonds propres pour renflouer le secteur bancaire. Aucun autre secteur n'a profité d'une aussi grande attention. Les transfusions ont été salvatrices. Aujourd'hui, après que l'Etat dut intervenir à plusieurs reprises pour rappeler aux banquiers leurs obligations dans la distribution de crédits pour relancer la machine économique, le secteur bancaire est prêt à repartir. Non sans arrogance, comme avant la crise et plus vite que les autres secteurs. Après avoir promis beaucoup pour «moraliser» ses activités... et avoir bien peu changé.

La reprise sera surtout de la rigueur

Mais surtout, dans quel état les finances publiques vont-elles sortir de la crise? Partout, les gouvernements ont joué les pompiers pour renflouer un système économique libéral défaillant. En France, d'après le ministère des Finances, le déficit budgétaire a atteint 86,6 milliards d'euros sur le seul premier semestre 2009, soit 2,5 fois plus qu'au premier semestre 2008 ! Sur l'année, ce déficit devrait atteindre quelque 130 milliards de d'euros. De sorte que la dette publique, qui représentait 68% du PIB à la fin 2008, devrait grimper à 77% fin 2009.

L'Etat qui sera bien obligé de revenir à une plus grande orthodoxie, devra alors choisir entre un retour de l'inflation pour alléger le poids de cette dette (tant pis pour les bas de laine...), une hausse des impôts (au risque de pénaliser la consommation et la compétitivité des entreprises), ou des coupes claires dans les dépenses publiques (sans enrayer la reprise, qui leur devra beaucoup). Autant dire que lorsque les analystes de la macroéconomie pourront commencer à parler de reprise, l'économie française passera de la récession à la rigueur. Ce qui, pour tous ceux qui auront traversé la crise en réduisant leur niveau de vie, donnera un goût plutôt amer à cette reprise.

Quand l'économie mondiale se met à la finance islamique par Isabelle Mayault

De Weber à Huntington, les intellectuels du monde occidental ont martelé l'idée selon laquelle la religion musulmane ne serait pas soluble dans le capitalisme – sous-entendu, dans la modernité. Pourtant, force est de constater la prolifération de mutations économiques et sociales allant dans le sens inverse de ces déclarations, via l'élaboration d'un système financier où l'islam est à la base de chaque produit.

Parce que le Coran interdit la pratique outrancière de l'intérêt sur des fonds monétaires (riba, qui littéralement signifie « augmentation »), les groupes bancaires ont créé des produits répondant spécifiquement aux besoins des croyants. Née dans les années 60 en Egypte et en Malaisie sous l'impulsion d'économistes ayant constaté la méfiance de populations locales vis-à-vis du système bancaire traditionnel, les fonds islamiques pèsent à ce jour 500 milliards de dollars, et bénéficient d'une croissance annuelle moyenne de 15%.

L'exigence de transparence des transactions, de symétrie de l'information entre les parties, de solidarité et de justice sociale que l'on retrouve dans les grands principes de la finance islamique font écho aux débats actuels sur l'absence de moralité du capitalisme.

La finance islamique draine pourtant son lot d'imperfections : ses contrats de crédit apparaissent, encore souvent, plus coûteux que les produits financiers conventionnels. Certains observateurs dubitatifs dénoncent même un pur montage marketing visant à appâter le musulman pieux. L'alternative peine d'ailleurs à se mettre en place de façon homogène dans le monde musulman, confirmant la grande diversité de celui-ci. Pionniers de la finance islamique, les pays du Golfe et la Malaisie caracolent en tête pendant que les pays du Maghreb, pourtant de bons clients potentiels, n'en sont qu'à leurs balbutiements.

Les pendules de l'économie mondiale en crise à l'heure de la finance islamique

« La finance islamique, loin de représenter un recul, ou une abdication face à la religion, est, au contraire, le signe que l'on peut, avec un peu d'imagination et de savoir-faire, marier tradition et modernité, religion et économie » a écrit Hervé de Charette, ancien ministre des affaires étrangères français (1).

Apparu dans les années 70 à grande échelle (2), le concept de finance islamique a connu un véritable essor depuis, surfant sur la vague du boom pétrolier dans les émirats, survivant au déclin – certains diraient l'échec - de l'islam politique, et profitant du regain de religiosité mondial caractéristique des années 2000. Il existe aujourd'hui environ 345 institutions de finance islamique répertoriées dans quelques 70 pays du monde.

Le potentiel du marché bancaire islamique est estimé à 4200 milliards de dollars par le cabinet d'expertise Standard & Poor's. Ces prévisions sont d'autant plus plausibles que les fonds islamiques ont prouvé leur résistance en traversant tête haute la tempête subie par la mondialisation financière. « Dans des pays comme le Royaume-Uni, les actifs islamiques ont continué de croître malgré la sévérité de la crise des subprimes et malgré le credit crunch qui s'en est suivi » peut-on lire dans le rapport Jouini-Pastré de 2009.

Cela n'a pas échappé aux ténors de la finance occidentale : HSBC, le Crédit Suisse, ABN-AMRO et Deutsche Bank ont créé dès les années 90 des branches dites de « finance islamique », visant à récupérer dans leurs filets des expatriés pieux & fortunés de Londres, Paris, Amsterdam ou Madrid, ainsi que la haute bourgeoisie des Emirats et du Maghreb. Ce calcul s'est rapidement avéré très rentable.

Contents de pouvoir proposer une voie alternative à la crise économique, les leaders occidentaux n'hésitent pas à surfer avec opportunisme sur la vague islamique. La Grande Bretagne a été la grande pionnière en la matière : des assouplissements fiscaux ont été mis en place afin de « promouvoir le Royaume-Uni comme un centre de la finance islamique » (Rapport du Budget 2009). Début 2008, Rowan Williams, archevêque de Canterbury et chef spirituel des anglicans, a même choqué l'opinion en se déclarant favorable à l'application de la charia pour les affaires financières.

Depuis ces mouvements outre-manche, Christine Lagarde a multiplié les déclarations en faveur de la finance islamique et rédigé un programme fin 2008 instaurant la neutralité fiscale des opérations dites de « murabaha » et la déductibilité de la rémunération versée par les sukuks. «Nous adapterons notre environnement juridique pour que la stabilité et l'innovation de notre place financière puissent bénéficier à la finance islamique» a déclaré la ministre des Finances en juillet 2008.

Economie: la reprise américaine n'est plus très loin, selon Ben Bernanke

Même si un retour à la normale n'est pas encore d'actualité, la reprise de l'économie américaine n'est plus très loin, a affirmé vendredi le président de la Réserve fédérale (Fed) Ben Bernanke.

L'activité économique aux Etats-Unis et dans le monde semble "se stabiliser" et "les perspectives d'un retour à la croissance à court terme apparaissent bonnes", a déclaré M. Bernanke lors de la conférence annuelle de la Fed.

Face à la crise financière et à la récession mondiale qui a suivi, le président de la Réserve fédérale a souligné l'importance de la coopération entre les gouvernements, insistant sur la baisse des taux d'intérêt décidée par les banques centrales et sur les plans de relance mis en place dans de nombreux pays. "Aussi graves qu'ont été les conséquences économiques, l'issue aurait toutefois pu être bien pire", a-t-il observé.

Si la crise "a déclenché une profonde récession mondiale dont nous commençons seulement à émerger", Ben Bernanke a mis en garde contre tout triomphalisme, expliquant que la situation n'était pas encore revenue à la normale.

"Même si nous avons évité le pire, des défis délicats nous attendent encore", a-t-il averti. Ainsi, des difficultés persistent sur les marchés financiers internationaux, et les institutions financières connaissent des "pertes supplémentaires significatives" en raison d'investissements douteux. De même, de nombreux ménages et entreprises rencontrent des "difficultés considérables" pour obtenir des prêts, a-t-il indiqué, expliquant qu'une reprise durable passait par une relance des marchés du crédit.

Face aux présidents des banques centrales du monde entier, Ben Bernanke a également évoqué les leçons que devait tirer la finance de la crise. Il a ainsi de nouveau appelé à une refonte du système financier américain, notamment par le biais d'une surveillance accrue des grands groupes dont la faillite menacerait le système dans son ensemble, comme ce fut la cas pour l'assureur AIG.

"Nous devons de manière urgente nous pencher sur les faiblesses structurelles du système financier, en particulier dans le cadre de la régulation, pour faire en sorte de ne plus jamais avoir à supporter le coût énorme des deux derniers", a-t-il déclaré.

Michel Aglietta : "l'épargne collective va être garantie par la puissance publique"

Chaque jour, cet été, nous interrogeons un grand témoin de l'actualité sur sa vision de l'après-crise. Aujourd'hui, l'économiste, Michel Aglietta doute de la capacité des politiques à mener les réformes pour réguler la finance et mise sur un nouveau contre-pouvoir, celui des investisseurs de long terme.

Michel Aglietta, économiste

Le monde va-t-il changer après cette crise ?

Avant de guérir, il faut comprendre les racines du mal. C'est une crise profonde, liée à un régime de croissance déséquilibrée dont la dynamique repose, depuis les années 80, sur la dette. La finance a pris un rôle déterminant dans les entreprises, incitées à s'endetter pour maximiser les taux de profit. Les salariés et les Etats ont également été contraints de recourir au crédit pour compenser leur perte d'influence et maintenir à flot un modèle de consommation ou de régulation sociale. Et les pays émergents, anciens débiteurs, ont changé leur modèle de croissance vers les exportations, concentrant ainsi l'essentiel de la dette sur les pays occidentaux, surtout aux Etats-Unis. Toutes ces transformations n'auraient pas été possibles sans l'innovation financière qui a industrialisé l'univers de la dette et transféré les risques aux marchés. D'où l'essor incroyable de la surface financière permettant de distribuer du crédit. Ce mouvement a été encouragé par les régulateurs persuadés que les marchés seraient toujours capables de trouver de la liquidité. Cela s'est traduit par la prise de pouvoir de la banque d'affaires sur la banque commerciale, la transformation du crédit en un outil de spéculation et une solvabilité du système qui a reposé sur la hausse du prix des actifs plutôt que sur les capîtaux propres et les revenus des emprunteurs déterminant leur capacité à honorer leurs dettes. C'est dans la remise en cause de tous ces éléments que résulte le caractère systémique de la crise actuelle.

L'industrie financière a-t-elle, selon vous, tirée les leçons de la crise ?

Je ne le pense pas. Les banquiers de Wall Street estiment toujours qu'ils pourront travailler « comme avant ». Et paradoxalement, avec encore plus de pouvoir car les Etats-Unis et le Royaume Uni ont favorisé la concentration du secteur. Les responsables politiques n'ont pas saisi l'opportunité de cette crise pour restructurer en profondeur le système bancaire, changer les réglementations, inventer une nouvelle organisation de la finance qui soit au service de l'économie et non d'elle-même, comme Franklin Roosevelt avait su le faire dans les années 1930 ou le gouvernement suédois en 1992.

Pourtant le G20 a clairement appelé à une nouvelle régulation du système bancaire. Est-ce, à vos yeux, un simple vœu pieux ?

Il faudrait pour le moins exiger des banques beaucoup plus de fonds propres et revenir sur certains principes prudentiels de Bâle 2. Un de ses principes considère que la solvabilité de chaque banque, prise individuellement, suffit à sécuriser l'ensemble système parce que le risque était postulé exogène. La crise a démontré au contraire que le risque endogène, dû aux relations de contrepartie entre les banques est celui qui assèche la liquidité. Sur ce point, il faut reconnaître que des avancées notables dans les intentions ont été réalisées par le G 20 Il est affirmé qu'il faut mettre en place une régulation macro prudentielle sous la responsabilité des banques centrales pour maîtriser l'expansion du crédit lorsque l'euphorie s'empare des marchés financiers. Cette régulation sous la forme d'une exigence de capital contra cyclique doit être élargie à tous les acteurs qui se comportent comme des banques. C'est clairement un objectif de stabilité financière qui sera confiée aux banques centrales en sus de la stabilité des prix. La piste est intéressante mais malheureusement pas suffisante.


Que faut-il faire de plus ?

Il ne faut plus permettre aux banques de déterminer elles-mêmes le niveau de capital requis pour leurs activités. La crise a révélé l'insuffisance, pour ne pas dire plus, de leurs modèles de contrôle interne des risques de crédit appliqués aux produits de la titrisation. Ces modèles sont surtout impuissants à traiter le risque endogène. Il faut donc soumettre les banques à des stress test simultanés, sous le contrôle des superviseurs bancaires, et les contraindre, le cas échéant, à augmenter leurs fonds propres comme prix de l'assurance contre le risque systémique que leur octroie le prêteur en dernier ressort. Vu l'ampleur des pertes que l'on a pu constater, il faudrait au moins doubler le niveau de capital actuellement requis par les règles de Bâle 2. Ce n'est pas gagné car les banques souhaitent traiter leur bilan de manière opaque. Une volonté politique existe, mais sera-t-elle suffisante face au pouvoir des banques ? C'est tout l'enjeu des débats aujourd'hui aux Etats-Unis et dont le Congrès est la principale caisse de résonance.

Doit-on revenir à une finance administrée ?

Non, ce n'est plus possible parce que le financement des retraites requiert une épargne de long terme qui ne peut s'investir que dans les marchés de capitaux. Il est scandaleux, voire absurde de prétendre que les individus puissent gérer les risques de leurs cycles de vie. Les risques de l'investissement long doivent être mutualisés par des investisseurs institutionnels. Les fonds de pension privés sans garantie de revenu et les fonds communs de placement ont échoué dans cette tâche dans la mesure où ils sont les otages passifs des intermédiaires de marché (banques d'affaires, agences de notation et hedge funds). En tant qu'apporteurs de capitaux, il leur revient d'exercer un contre pouvoir pour faire prévaloir les intérêts du long terme sur ceux de la spéculation. Pour ce faire, ils doivent se doter de l'expertise nécessaire pour évaluer eux-mêmes les risques des produits financiers qu'ils achètent et pouir imposer une gouvernance stricte à leurs mandataires délégués. Les fonds publics ou quasi publics sont les mieux armés pour assumer cette mission. Il faut donc s'attendre à un développement des fonds d'investissement d'Etat ou plus ou moins garantis par l'Etat .

Est-ce l'amorce d'un nouveau Big Bang de la finance ?

Il va se produire ce qui s'est déjà passé dans la banque après la seconde guerre mondiale : tous les salaires ont alors été payé en monnaie bancaire, ce qui a contraint les Etats à imaginer des systèmes de garantie des dépôts. Le système de paiement est alors devenu un lien social. De même, je suis persuadé qu'un des grands changements de la finance sera la reconnaissance que l'épargne collective relève également du lien social et qu'elle doit être garantie par la puissance publique, même lorsqu'elle reste gérée de façon privée. Ceci devrait profondément bouleverser les rapports de force dans la finance et amener peut être la prise en compte de nouvelles normes de long terme dans les choix financiers. Imaginez alors la force de frappe d'une épargne de long terme, estimée à quelques 30.000 milliards de dollars aujourd'hui, faisant jouer les forces de stabilisation propres aux effets de retour vers la moyenne qui sont caractéristiques du long terme. Les investisseurs institutionnels deviendraient les acteurs prépondérants d'une nouvelle régulation financière.

Bio express : Michel Aglietta est économiste au Cepii et professeur à l'université Paris X. Il est un des fondateurs de l'école de la régulation en France et il est connu pour ses travaux sur le fonctionnement des marchés financiers. Dans de nombreux ouvrages, il a ainsi souligné les failles et les dérives du système financier. Dernier livre paru : "Crise et rénovation de la finance" (Odile Jacob).