lundi 6 avril 2009

La mondialisation, accélérateur de crise

«Nous vivons un exemple en grandeur nature du fameux effet papillon, dont le battement d'ailes en Thaïlande provoque un ouragan dans les Caraïbes».

Les soldats de l'Otan le savent tous et les petits Français l'apprenaient lors de leur service militaire : une troupe doit « casser le pas » quand elle franchit un pont. Sinon, la marche au pas cadencé crée des phénomènes de résonance et l'édifice risque de s'effondrer. L'économie internationale est menacée du même syndrome. La mondialisation a été un formidable facteur de prospérité quand tous les pays étaient en croissance. Elle fonctionne aujourd'hui comme un accélérateur de crise diabolique avec des effets de résonance difficiles à maîtriser.

Ce diagnostic constitue une découverte récente. Jusqu'à l'été 2008, l'idée prédominait que les pays émergents offriraient des pôles de résistance. Le FMI et l'OCDE espéraient en octobre dernier que la croissance mondiale resterait nettement positive en 2009. La résistance des économies émergentes était censée atténuer la récession des pays développés. Il n'en est rien. La théorie du «découplage» est battue en brèche : le PIB de la planète reculera d'au moins 0,5 % à 1 %.

À Londres, la semaine dernière, les chefs d'État et de gouvernement du G20 ont longuement discuté des mécanismes de transmission. L'effondrement du commerce international a surpris par sa violence. Certes, on savait que la contraction des importations américaines et européennes allait pénaliser leurs fournisseurs asiatiques. À l'inverse, l'annulation brutale d'investissements miniers au Congo, ou ailleurs, s'est traduite par une chute logique des commandes de Caterpillar, premier fabriquant au monde d'engins de travaux publics. En revanche, personne n'avait envisagé que les financements du commerce international s'effondreraient de 40 % au quatrième trimestre 2008, comme l'a observé la Banque mondiale. Cet assèchement est lié au désengagement des banques occidentales. Mais pas seulement.

Pascal Lamy, le directeur de l'Organisation mondiale du commerce, aime à citer le cas de cet exportateur chinois qui a refusé une lettre de crédit de la banque américaine Citibank : le manque de confiance est universel ! Le G20 s'est efforcé d'y pallier en demandant aux agences nationales de financement à l'exportation, comme la Coface en France, d'accroître leurs garanties. Au total, quelque 250 milliards de dollars de financement seront dégagés, sans qu'on ait la moindre idée de la répartition de ces financements d'un pays à l'autre. Personne n'est d'ailleurs en mesure de démêler vraiment l'écheveau des relations commerciales, compte tenu de «la présence grandissante de chaînes d'approvisionnement» transnationales, reconnaît-on à l'OMC. Du pis de la vache aux lèvres de son consommateur, un pot de yaourt franchit plusieurs milliers de kilomètres et d'innombrables frontières.

Nous vivons un exemple en grandeur nature du fameux effet papillon, dont le battement d'ailes en Thaïlande provoque un ouragan dans les Caraïbes. Dans une étude faite pour le FMI, Jean Pisani-Ferry, directeur du laboratoire d'idées européen Bruegel, s'étonne du «manque de résilience» de l'économie mondiale au choc de la crise du subprime, laquelle s'est transformée en un dramatique mécanisme de contraction des leviers bancaires. Les pertes initiales, de «100 milliards de dollars sont insignifiantes quel qu'en soit le standard, 0,7 % du PIB américain, 0,2 % du PIB mondial», juge-t-il avec raison. Or les effets en sont monstrueux. Que ce soient les 50 000 milliards de dollars de richesse nominale, à la Bourse et dans l'immobilier, d'ores et déjà effacés.Ou encore, les 4 à 5 points de croissance économique mondiale (par rapport à son potentiel annuel) qui manqueront en 2009, soit environ 2 500 milliards de dollars. Et le plus tragique, ce seront les 20 millions de chômeurs supplémentaires que nous annonce l'Organisation internationale du travail.

Jean Pisani-Ferry a eu raison de baptiser son think tank du nom de Pieter Bruegel. Le tableau le plus célèbre de ce peintre de la Renaissance est une illustration de la tour de Babel (photo). Ce mythe résume parfaitement le dilemme de la mondialisation actuelle : rassembler l'humanité entière dans un même projet et un même langage. La Genèse nous dit que les hommes ont été punis de cet orgueil et condamnés à parler des langues séparées : un repli protectionniste aurait le même sens. Mais il faut aussi s'interroger sur la solidité de la tour.En examinant le tableau de Bruegel, on découvre une surenchère, des comportements grégaires bien plus qu'un projet global maîtrisé. Tous les défauts de notre mondialisation. 

Mario Draghi, président du conseil de stabilité financière: "La gestion prudente du risque doit être le critère des rémunérations"

Chargé par le G20 de remodeler avec le FMI la finance mondiale, le chef du nouveau Conseil de stabilité financière (CSF), Mario Draghi, indique dans un très rare entretien exclusif à La Tribune pouvoir "réaliser immédiatement" la réforme des systèmes de rémunération des managers et l'installation de collèges de supervision pour les banques et assureurs mondiaux. Il explique l'impact des primes, bonus et stock-options et des paradis fiscaux sur la crise et les solutions qu'il préconise.

Mario Draghi est membre du Conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne (BCE) et le gouverneur de la Banque d'Italie. Il préside depuis trois ans le Forum de stabilité financière (FSF), devenu Conseil de stabilité financière (CSF) jeudi dernier à la réunion du G20 de Londres, qui réunit les autorités nationales et internationales de supervision et de contrôle des différents domaines de la finance (banque, Bourses), à l'instar, pour la France, de l'Autorité des marchés financiers (AMF), de la Banque de France et du ministère de l'Economie.

LA TRIBUNE : Le G20 vous a chargé jeudi de "refaçonner le système réglementaire" de la finance mondiale, notamment d'étendre la supervision aux "hedge funds", de modifier les règles de capitaux propres des banques, lutter contre les paradis fiscaux... A quelle échéance ?

MARIO DRAGHI : Au Sommet de Londres, les chefs d'Etat et les autorités financières ont montré qu'ils étaient déterminés à prendre des mesures rapides pour renforcer le système financier, même si dans quelques cas, il faudra un certain temps avant que l'on puisse en voir les résultats concrets. La réforme des systèmes de rémunération ou l'installation de collèges de supervision pour les banques et assureurs peuvent être réalisées immédiatement. Dans d'autres cas, comme le renforcement des capitaux propres, nous sommes d'accord sur la direction à prendre mais, pour mettre au point les détails, il faudra un an ou deux. Certaines décisions, notamment l'augmentation des ratios prudentiels pour les banques, ne seront mises en œuvre que lorsque l'état du système financier se sera amélioré. Et puis il y aura des missions qui prendront beaucoup plus longtemps, comme changer la gouvernance et la culture de gestion des risques dans certaines grandes institutions, ou réformer les instances de régulation. Mais l'important, c'est que tous ces changements sont désormais lancés. Le Conseil de stabilité financière (CSF) et ses membres surveilleront de près les avancées dans tous ces domaines.

Quelles sont, selon vous, les mesures les plus urgentes à prendre pour restaurer la stabilité dans le système financier ?

Il faut avant tout restaurer la confiance dans la solidité du système financier et rétablir les flux du crédit bancaire. En la matière, beaucoup de choses ont déjà été faites. Diverses mesures supplémentaires visant à recapitaliser les banques et à réduire ou éliminer leur exposition à des actifs douteux sont soit à l'étude soit en cours d'application. Nous devons aussi encourager une reprise raisonnable du crédit, par exemple en fournissant des fonds qui permettront aux banques de reconduire leurs créances encore viables. Des mesures macroéconomiques sont également nécessaires pour soutenir la demande afin de réduire la durée et la profondeur de la crise. Enfin, on ne restaurera pas la crédibilité du système financier sans se mettre d'accord sur des réformes. Dans tous ces domaines, je pense que le sommet du G20 a atteint ses objectifs.

La rémunération des managers, en particulier leurs primes, bonus et stock-options est vivement critiquée, notamment en France et aux Etats-Unis. Vous avez-vous même connu ce système de rémunération quand vous étiez chez Goldman Sachs (2002-2005). Pensez-vous que ce système a encouragé les banquiers à prendre trop de risques ?

Comme un de nos groupes de travail l'a constaté, les pratiques de rémunération dans les grands établissements financiers font partie des nombreux facteurs qui ont contribué à la crise. Le système de bonus incitait les employés à réaliser des profits élevés à court-terme sans regarder les risques qui, à long terme, y étaient associés. Nous proposons donc que leur rémunération soit davantage alignée sur une prise de risque prudente.

C'est-à-dire ?

Il faut ajuster la rémunération aux risques pris, aux résultats induits par ces risques, et la lier à un horizon de temps correspondant aux risques pris. Il est aussi important qu'il y ait des mécanismes de gouvernance adaptés : surveillance par le conseil d'administration, indépendance de ceux qui ont pour mission de gérer les risques et transparence vis à vis de toutes les parties impliquées quant aux rémunérations versées. Enfin, il faut procéder à un suivi rigoureux et continu des pratiques de rémunération et traiter les dérives dans les plus brefs délais.

Qui doit être soumis à cette surveillance ?

Ces principes doivent valoir pour tous les établissements financiers, qu'ils bénéficient ou non des plans de sauvetage publics. Libre aux autorités nationales d'imposer des règles supplémentaires à ceux qui bénéficient de leur soutien. Dans la mesure où elles prennent des participations importantes dans l'actionnariat de ces banques, il est tout à fait légitime qu'elles s'intéressent de façon attentive aux questions de rémunération.

L'une des mesures phares du G20 a été la publication d'une liste des paradis fiscaux. Ces "centres financiers offshore" (OFC) ont-ils, oui ou non, leur part de responsabilité dans la crise financière ?

En tant que tels, les "centres financiers offshore" (OFC) n'ont pas été le facteur principal. Mais des lacunes et des incohérences dans les règlementations, tant au niveau national qu'international, ont joué un rôle de premier plan dans la crise. Il est important que tous les centres financiers, qu'ils soient "onshore" ou "offshore", obéissent à un ensemble commun de règles et de principes, y compris en ce qui concerne les échanges d'informations. Cela permettrait de réduire au minimum les besoins d'arbitrages règlementaires et les superviseurs pourraient ainsi travailler ensemble de façon efficace, pour répondre aux défis posés aux institutions transnationales et aux marchés.

Le G20 a aussi acté la création de "collèges" de superviseurs bancaires et prudentiels nationaux pour surveiller les banques et assureurs qui ont des activités internationales. De tels collèges existent déjà en France pour AXA et BNP Paribas, en Allemagne pour Deutsche Bank et Allianz, en Italie pour UniCredit. Comment comptez-vous convaincre les pays qui restent réticents ?

De bons progrès ont été réalisés pour la mise en place de ces collèges de supervision. On en compte 28 à ce jour et beaucoup d'entre eux se sont déjà réunis. La tâche principale qui leur incombe est de déterminer comment ils peuvent fonctionner de la façon la plus efficace et ainsi apporter un plus par rapport à la qualité et la réactivité de la supervision actuelle. Ces collèges doivent viser une réelle amélioration dans les échanges d'informations, la coopération et l'évaluation des risques. Nous verrons comment tout cela a fonctionné en 2009.

Etes-vous favourable à une nouvelle structure de supervision financière au sien de l'Union européenne (UE) comme le préconise le rapport élaboré sous la direction de Jacques de Larosière, avec notamment des decisions prises à la majorité ? La Banque centrale européenne (BCE) doit-elle être l'institution chargée de surveiller les banques européennes ?

En tant que président du CSF, je ne peux faire aucun commentaire sur des dossiers institutionnels de nos membres, comme l'UE. Cela doit être débattu au sein de l'UE plutôt qu'au sein du CSF

Pour réduire l'effet aggravant la récession des règles prudentielles pour évaluer les risques pris par les banques (Accords de Bâle 2), certains proposent d'imposer aux banques de faire des provisions supplémentaires pour leurs risques, à l'image du "provisionnement dynamique" introduit avec succès par la banque centrale espagnole...

Les provisions dynamiques ont été élaborées par la Banque d'Espagne à partir d'une recherche approfondie sur l'expérience historique des pertes de créances des banques de ce pays. Cette pratique est faite pour suivre en théorie l'accumulation de risques de crédit et de pertes de crédit dans les portefeuilles de créances des banques durant les périodes de croissance avant que des crises financières se fassent jour. Si ce système de "provisions dynamiques" attire fortement certains dirigeants de banques centrales et d'autorités de supervision, il n'est pas totalement accepté par d'autres, ceux fixant les règles comptables et quelques investisseurs sont rétifs à l'adopter. Certains mettent, par exemple, en doute que les provisions réalisées lors des périodes fastes reflètent réellement les pertes de créances qui s'accumulent. Ils mettent en avant que ce système n'a été développé que pour les prêts octroyés dans un seul pays [NDLR, l'Espagne] et qu'il serait donc difficile qu'une banque aux activités mondiales l'applique à ses différents portefeuilles de créances multinationaux. 
Bien qu'il n'y ait pas un consensus international suffisant pour une adoption mondiale de ce système maintenant, nous avons recommandé que ceux fixant les règles comptables revoient le modèle en vigueur pour les provisions sur les prêts en évaluant des approches différentes telles que la perte attendue et les provisions dynamiques. Les superviseurs participeront à ce processus visant à de possibles renforcements des règles de provisions.

Votre institution, le Forum de stabilité financière (FSF), vient d'être transformée par le G20 de Londres en un Conseil de stabilité financière (CSF) comptant des membres de douze pays supplémentaires (Argentine, Brésil, Chine, Inde, Indonésie, Corée du Sud, Mexique, Russie, Arabie Saoudite, Afrique du Sud, Turquie et Espagne) à ceux du G7. Cette hétérogénéité des membres ne risque-t-elle pas de miner son efficacité, sachant que, par exemple, les autorités nationales de supervision qui en font partie, sont assez diverses en termes d'indépendance du pouvoir politique, de poids institutionnel ?

Avant même son élargissement, le FSF, devenu Conseil de stabilité financière (Financial Stability Board, CSF), comptait 43 membres provenant de divers types de pays et d'institutions. Je crois que l'expansion du CSF va renforcer notre capacité à contribuer aux réformes en cours du système financier international. Les nouveaux membres apporteront une utile perspective à nos débats et, comme membres, ils s'obligeront à rechercher le maintien de la stabilité financière, à préserver l'ouverture du secteur financier et à adhérer et mettre en œuvre les les rèles financières internationales. Nous partageons tous ces mêmes objectifs : un système financier international ouvert fondé sur des principes de marché, une saine règlementation, l'adhésion à des politiques privilégiant les règles et la stabilité. Nous serons beaucoup plus efficaces pour atteindre ces buts si toutes les principales économies mondiales et les centres financiers ont une voix au chapitre.

Pour refaçonner la règlementation financière, le CSF doit-il disposer de son propre siège, d'un président à temps plein, être une "vraie" institution comme le FMI? Et à qui doit-il rendre des comptes ?

Jusqu'ici le CSF a été une organisation efficace, dotée d'un petit secrétariat installé à la Banque des règlements internationaux à Bâle. Cela a bien fonctionné. Nous sommes suffisamment flexibles pour répondre aux dossiers délicats dès qu'on nous les confie et nous pouvons compter sur les ressources de nos organisations membres. La «régulation globale» est actuellement confiée à différentes instances internationales, comme le Comité de Bâle pour les banques ou l'Organisation internationale des commissions de valeurs mobilières (OICV) qui fédère les régulateurs des marchés financiers. Ce système fonctionne bien, il n'y a aucun intérêt à en changer. Le CSF contribue à son efficacité en s'assurant que les différents régulateurs communiquent et coopèrent entre eux, que les questions prioritaires soient traitées par ceux qui sont le mieux placés pour le faire, qu'il y ait une cohérence dans les actions des différents secteurs et qu'il n'y ait pas de faille majeure. Les chefs d'Etat et les membres du FSF se sont déclarés favorables à un renforcement de son rôle et à un élargissement de sa composition. Ils ont accepté la création du Conseil de stabilité financière (CSF) qui renforce son caractère institutionnel tout en conservant son efficacité. Cela débouchera sur l'agrandissement du secrétariat du FSB. Quant à savoir à qui il doit rendre des comptes, mieux vaut poser cette question au G7, au G20 ou à toute autre organisation politique légitime.

Propos recueillis par Frank Paul Weber, à Rome