lundi 23 mars 2009

Les banques centrales au service des Etats

Les Etats n'ont plus à s'inquiéter de savoir s'ils boucleront leurs programmes de financement et s'ils obtiendront des taux d'emprunt suffisamment faibles pour ne pas faire exploser la charge financière de leur dette. Les banques centrales seront là pour les aider à financer les plans de relance.

Après le Japon et le Royaume-Uni, c'est au tour de la Réserve fédérale américaine (Fed) de franchir un nouveau cap dans sa politique monétaire d'assouplissement quantitatif, en achetant des bons du Trésor. Tout en maintenant son taux directeur proche de zéro, elle a annoncé, le 18 mars, qu'au cours des six prochains mois, elle achètera jusqu'à 300 milliards de dollars (222 milliards d'euros) de bons du Trésor américain à long terme. Elle a aussi indiqué qu'elle doublait le montant consacré à l'achat de titres des agences de refinancement hypothécaire (Fannie Mae et Freddie Mac) à un maximum de 1 450 milliards de dollars, afin de stabiliser le marché immobilier.

La Banque du Japon (BoJ), elle, a décidé, mercredi, de conserver aussi son principal taux directeur proche de zéro, et d'augmenter de près de 30 % ses acquisitions de bons du Trésor. Elle achètera désormais 21 600 milliards de yens (170 milliards d'euros) d'obligations d'Etat chaque année, soit 4 800 milliards de yens de plus qu'auparavant.

L'objectif principal des banques centrales, qui n'ont quasiment plus aucune marge de manoeuvre sur le taux directeur, est de maintenir des taux longs faibles pour que les investisseurs aillent chercher des rendements sur d'autres actifs financiers. La Banque d'Angleterre, qui expérimente le système depuis deux semaines, est parvenue à faire diminuer de 0,60 point de pourcentage le taux des emprunts d'Etat britanniques à dix ans. Le taux à dix ans aux Etats-Unis a reculé de 0,50 point de pourcentage rien que sur l'annonce de la Fed, mercredi. Le dollar, lui, a plongé face à l'euro, qui s'est envolé au-dessus de 1,37 dollar en séance jeudi.

PERTE D'INDÉPENDANCE

La nouvelle politique dans laquelle s'engagent les banques centrales rend service, par la même occasion, aux gouvernements, au moment où les plans de relance économique et les aides au système bancaire demandent aux Etats de trouver plus d'argent pour les financer.

Pour l'économiste Michel Aglietta, professeur à Paris-X-Nanterre et spécialiste de la Fed, "en achetant des bons du Trésor à prix constant pour créer de la monnaie centrale, elles deviennent asservies au budget de l'Etat, ce qui supprime de facto leur indépendance". Le débat a d'ailleurs commencé au Japon. Mercredi, juste après l'annonce de la Banque du Japon, le ministre des finances nippon, Kaoru Yosano, a salué cette action, et déclaré que "cela limitera clairement la hausse des taux d'intérêt à long terme".

Le gouverneur de la BoJ s'est empressé, quelques heures plus tard, devant un parterre d'avocats à Tokyo, de répondre que les achats de bons du Trésor par la banque centrale n'étaient pas destinés à financer les mesures de redressement de l'économie. L'action de la BoJ arrive néanmoins à point nommé alors que Tokyo prépare un nouveau plan de relance, dont le montant pourrait, selon les médias nationaux, atteindre 30 000 milliards de yens (240 milliards d'euros).

Reste à savoir si la perte d'indépendance ne sera pas un élément qui pourrait dissuader la Banque centrale européenne (BCE) de s'engager dans cette voie. Elle qui a toujours mis un point d'honneur à ne pas se laisser influencer par les politiques. Si elle devait suivre ses homologues - ce que pensent beaucoup d'économistes, d'autant que la hausse récente de l'euro va aggraver la situation économique dans la zone -, la BCE serait aussi devant un choix cornélien, car elle n'a pas, comme les autres, de gouvernement unique face à elle.

Maintenir des taux de financement faibles est pourtant un enjeu majeur en Europe. Beaucoup d'Etats ont déjà annoncé qu'ils auraient besoin de lever plus d'argent cette année sur les marchés de capitaux. Après Paris, qui a augmenté de 17 milliards d'euros ses besoins de financement pour 2009, Berlin a annoncé cette semaine qu'il aurait besoin de lever 20 milliards d'euros de plus.

Cécile Prudhomme

La relance sera durable ou ne sera pas

La crise qui touche l'économie mondiale devrait durer non pas seulement un an ou deux, mais une génération entière, parce qu'en réalité il s'agit d'une transition vers une économie durable. La raréfaction des matières premières et les dommages causés ces dernières années par les changements climatiques ont contribué à la déstabilisation de l'économie mondiale, ce qui a abouti à la crise actuelle. La montée en flèche des prix des denrées alimentaires et de l'énergie et les grandes catastrophes naturelles ont en effet joué un rôle majeur dans la fragilisation des marchés financiers, du pouvoir d'achat des ménages, voire de la situation politique.

Si l'on examine la situation sous cet angle, la politique que doivent impérativement mener les pays riches aussi bien que les pays en développement pour surmonter la crise consiste à mettre en place les infrastructures adaptées au XXIe siècle : un réseau électrique efficace alimenté par les énergies renouvelables ; des réseaux en fibre optique et sans fil pour la téléphonie et l'Internet à haut débit ; des réseaux de distribution d'eau, d'irrigation, et d'assainissement qui permettent une utilisation efficiente de l'eau douce et son recyclage ; des systèmes de transport public urbains et interurbains ; des autoroutes plus sûres, etc.

Ces investissements sont nécessaires à brève échéance pour compenser le déclin des dépenses de consommation au niveau mondial qui sous-tend la récession mondiale. Surtout, ces investissements sont indispensables à terme, parce qu'une planète où doivent cohabiter 6,8 milliards de personnes (un chiffre en constante augmentation) n'est tout simplement pas en mesure de subir sans dommage la croissance économique à moins d'adopter des technologies durables faiblement consommatrices en ressources naturelles rares.

En pratique, cette crise mondiale conduit les pays en développement à réduire les investissements durables plutôt qu'à les augmenter. Faute d'accès aux prêts bancaires internationaux, aux emprunts obligataires et aux investissements directs étrangers, les projets d'infrastructures évoqués par le passé sont désormais reportés, ce qui menace la stabilité politique et économique d'un grand nombre de pays en développement.

De fait, toutes les régions du monde affichent un retard considérable dans la réalisation de projets essentiels d'investissement dans les infrastructures. Il est temps de mener un effort mondial concerté pour lancer ces projets. Cette tâche n'est pas aisée. La plupart des investissements nécessiteraient des partenariats entre le secteur public et le secteur privé. Ces accords devraient couvrir non seulement la construction des infrastructures, mais aussi leur exploitation en tant que monopole réglementé ou dans le cadre d'un contrat de concession.

Souvent, les gouvernements ne disposent pas des compétences techniques nécessaires pour assurer la conception de ces projets, ce qui ouvre la porte au favoritisme et à la corruption. Il est probable que les gouvernements seront exposés à ces accusations même lorsqu'elles sont fausses.

Aujourd'hui, pourtant, le retard pris dans la réalisation de ces projets d'infrastructure a des effets dévastateurs sur l'économie mondiale. Les grandes agglomérations sont asphyxiées par les embouteillages et par la pollution. Compte tenu de l'utilisation intensive des énergies fossiles, l'atmosphère se remplit de gaz à effet de serre. La quasi-totalité des grands centres économiques sont touchés par une insuffisance en eau, depuis l'Amérique du Nord jusqu'à l'Europe, l'Afrique, l'Inde, et la Chine.

Dans ces conditions, les gouvernements devraient donner des prérogatives accrues à leurs ministères chargés des infrastructures (électricité, routes, eau et assainissement, et technologies de l'information et télécommunications), ainsi qu'à leurs banques nationales pour le développement, afin d'être en mesure de concevoir des projets et des programmes d'infrastructure à long terme. Il est intéressant de noter que, pour la première fois, les Etats-Unis s'apprêtent à donner naissance à une banque nationale pour les infrastructures (National Infrastructure Bank).

Les conseillers économiques des gouvernements américains et européens estiment qu'un stimulus soudain et spectaculaire suffira à relancer la croissance économique. Ils se trompent. On ne fera pas l'économie d'une transformation de l'économie mondiale pour intégrer l'impératif du développement durable.

Par ailleurs, les responsables politiques des pays riches croient qu'ils peuvent continuer à négliger les pays en développement, ou les abandonner aux règles des marchés mondiaux. Une telle approche mène également vers une débâcle mondiale, voire à des conflits futurs. L'octroi de financements pour la mise en place d'infrastructures durables dans les pays pauvres soutiendrait fortement les économies des pays riches.

De même, les pays développés n'ont toujours pas pris conscience du fait qu'à moins d'une forte augmentation des financements d'infrastructures durables dans les pays en développement - notamment dans la production et la transmission d'énergie électrique - il sera impossible de parvenir à un accord mondial sur les changements climatiques dans le courant de cette année (ni même avant longtemps). Les pays riches veulent que les pays pauvres se débrouillent pour limiter leur utilisation des énergies fossiles sans aucune aide significative dans le financement de nouvelles sources d'énergie durables. Dans la quasi-totalité des propositions des pays riches au sujet des objectifs, des limites, des engagements et des permis d'émission de gaz à effet de serre, l'idée d'une assistance aux pays pauvres pour financer la transition vers les technologies durables n'est pas même évoquée.

On peut espérer que la réunion du G20 le 2 avril à Londres donnera lieu à un véritable effort planétaire en vue de remettre sur pied notre économie mondiale en crise. Les circonstances sont en effet propices au lancement d'une initiative mondiale en faveur du développement durable dans l'activité économique. Faute de relever ce défi, la crise mondiale constituera une menace pour le monde au cours des années à venir.

JEFFREY D. SACHS