jeudi 19 mars 2009

L'Europe chiffre sa relance


«Lorsqu'on injecte de l'argent dans les banques, ce n'est pas pour les beaux yeux des banquiers, mais pour l'emploi», a rappelé, mercredi, José Manuel Barroso, président de la Commission européenne. 
Alors que la grogne sociale monte, les dirigeants des Vingt-Sept réunis jeudi soir à Bruxelles mettent en valeur leur effort budgétaire.
Le conseil européen qui se déroulera jeudi et vendredi à Bruxelles sera très empreint de psychologie. Pas de décisions phares en vue, mais un appel à soutenir la réforme du secteur financier et, surtout, à mettre en œuvre les plans de relance nationaux, dont la somme est évaluée par Bruxelles entre 3,3 % et 4 % du PIB européen, contre 5,5 % aux États-Unis. Au passage, les Vingt-Sept vont mettre en garde contre les risques de dérapage incontrôlé de la dette publique.

Si, comme le reconnaît un diplomate européen, une «certaine fatigue» s'installe autour des sommets à Vingt-Sept, l'important reste néanmoins d'injecter de la «confiance» chez les acteurs économiques et l'opinion publique. C'est, pour le président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, la condition d'une «reprise modérée» de la croissance en 2010. «La zone euro est extrêmement solide», a ajouté mercredi le patron de l'institut de Francfort, faisant preuve d'optimisme dans ses derniers messages.

Cette offensive de «charme», qui s'appuie sur des indicateurs un peu plus encourageants, a une visée pédagogique au moment où, en France particulièrement, la rue s'agite. La Conférence européenne des syndicats appelle à la conclusion d'un «new deal social donnant la priorité aux travailleurs et aux citoyens» et organisera quatre manifestations européennes à ce sujet, du 14 au 16 mai. Le commissaire européen aux Affaires économiques, Joaquin Almunia, a lui-même évoqué les risques d'un «automne chaud».

Augmentation du chômage

Alors que la Grande-Bretagne enregistre aujourd'hui son taux de chômage le plus élevé depuis douze ans, avec 2 millions de sans-emploi en janvier, l'Union européenne se retrouve dépourvue sur le front social. Elle qui, via les capitales, injecte de l'argent dans les banques et le secteur industriel, est bien en peine de réitérer la même chose pour les salariés. Dans leur lettre conjointe, Paris et Berlin se contentent de rappeler que le plan de relance budgétaire «préserve des emplois».

«Lorsqu'on injecte de l'argent dans les banques, ce n'est pas pour les beaux yeux des banquiers, mais pour l'emploi», a plaidé mercredi le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso. «L'augmentation rapide du chômage est au cœur de nos préoccupations», souligne le projet de conclusion du Conseil, mais les Vingt-Sept comptent d'abord sur les «stabilisateurs automatiques» pour juguler le phénomène. Il s'agit en l'occurrence des indemnités sociales dont le coût augmente au prorata de la hausse du chômage. Mis à part l'existence d'un Fonds social européen ou d'un très symbolique Fonds d'ajustement à la mondialisation, notamment destiné à financer des actions de formation, l'Europe ne dispose d'aucun budget communautaire spécifique d'envergure. « Si des États sont en mesure de faire plus, alors ils doivent faire plus », insiste le président de la Commission, mais si des carences existent dans le traitement social de la crise, elles sont plutôt à chercher du côté des États-Unis que de l'Europe, ajoute José Manuel Barroso. «Notre système de protection sociale est de loin le plus puissant», a-t-il conclu.

La présidence tchèque de l'UE devrait convoquer un sommet social début mai à Prague, mais celui-ci ne devrait avoir aucune valeur juridique et se dérouler sur une petite demi-journée.

Pierre Avril


Crise: le Nobel Yunus veut un nouveau système financier "pour le peuple"

Le prix Nobel de la Paix Muhammad Yunus a jugé mardi à Tokyo que la crise économique mondiale fournissait l'opportunité de créer un système financier "pour le peuple" et pas "pour les plus riches".

Père du micro-crédit dont il est venu promouvoir le concept lors d'une visite au Japon, le Bangladais a souligné devant la presse que la tourmente financière n'était pas "la seule crise à l'heure actuelle", citant les crises alimentaire, énergétique et climatique, plus anciennes mais passées au second plan dans les médias.

"Toutes ces crises ont la même origine, elles sont nées des failles structurelles de notre système", selon M. Yunus, pour qui "l'économie actuelle est exclusivement tournée vers la maximisation des profits".

Mais de "la plus profonde des crises" peut naître "la meilleure des opportunités" : "Tant que les choses fonctionnent à peu près, personne ne veut rien changer, mais maintenant que ça ne marche plus, c'est le bon moment" pour réformer le système, a estimé le prix Nobel.

"Le système financier doit être entièrement repensé. Il ne fonctionne pas pour le peuple de toute façon ! Pour les riches, oui ! Les grandes entreprises, oui ! Mais pas pour le peuple", a-t-il martelé.

Evoquant les financiers américains, il a relevé qu'un "petit nombre de personnes d'un seul pays avaient crée une situation désastreuse pour le monde entier", un paradoxe qui démontre "la fragilité du système" capitaliste actuel.

"Les vrais victimes de cette crise sont des gens qui n'y sont pour rien. Ceux sont eux qui vont perdre leurs emplois, revenus et gagne-pain", a-t-il souligné. "Il n'y a pas de plan de sauvetage pour eux !".

M. Yunus a proposé de fonder un nouveau système "basé sur le concret et non pas sur les rêves" de certains professionnels de la finance.

Il a donné l'exemple de la Grameen Bank, la banque du micro-crédit qu'il a fondée en 1976 pour financer les projets de villageoises bangladaises n'ayant pas accès aux crédits bancaire habituels. Trente ans après le lancement du concept, les prêts accordés sans conditions de ressources sont remboursés dans 98% des cas.

"L'économie mondiale a aujourd'hui une capacité technologique sans précédent dans l'histoire humaine, mais qui ne sert qu'à faire de l'argent", a déploré M. Yunus.

Il a suggéré que les richesses produites par les entreprises soient réinjectées dans une "économie sociale, pour changer le monde".

"L'économie actuelle ne s'appuie que sur l'égoïsme des hommes", a-t-il déploré, appelant à construire en parallèle "une économie basée sur le désintéressement".

Le capitalisme au quotidien...

En ces temps de crise fleurissent les réflexions sur la moralisation du capitalisme, la productivité douteuse de la spéculation ou les appels à l’établissement d’un nouvel ordre financier mondial. Et si le capitalisme était non un concept abstrait manié par des dirigeants peu scrupuleux mais un style de vie que nous nous appliquons au quotidien ?

La crise financière, devenue depuis l’été 2008 une crise affectant "l’économie réelle", incite à réfléchir sur le devenir de notre mode de vie. Devons-nous purger le système de quelques financiers irresponsables et reprendre nos vies là où nous les avions laissé ? Faut-il repenser le système, profiter de l’occasion pour établir un nouvel ordre économique mondial ?

Comme dans chaque tourmente, les boucs-émissaires tout désignés : les traders, les banquiers, les patrons de multinationales, tous accusés de salaires à faire pâlir d’envie Crésus, au détriment des honnêtes travailleurs de l’économie réelle. On peut effectivement se demander l’intérêt économique d’un parasite qui passe sa journée à acheter tout ce qui peut se vendre avec pour seul objectif de le revendre plus cher quelques minutes plus tard, ou la justifications d’émoluments mensuels correspondant à plusieurs milliers d’années de salaires annuels pour un travailleur lambda. Mais quelques parasites, aussi riches soient-ils, ne suffisent pas à ébranler un système entier. Et ils ne peuvent exister sans l’accord tacite du reste des acteurs.

Comment expliquer les montants pharaoniques que sont amenés à manipuler les banques d’affaires ? Une piste que l’on se propose d’explorer ici est l’appétit sans fin de l’argent pour l’argent (chrématistique "commerciale") au niveau individuel, qui se transpose au niveau collectif, in fine au détriment de l’individu.

Quelle est la meilleure mesure de la réussite sociale aujourd’hui ? La vie commence par le parcours scolaire, et un parcours scolaire réussi n’est pas nécessairement un parcours épanoui. Les voies les plus "royales" mènent quasi-systématiquement aux métiers les mieux rémunérés. Le salaire à l’embauche est un critère important des choix d’écoles d’ingénieur ou de commerce. La longueur et la difficulté des études est une justification naturelle aux honoraires des médecins ou des avocats, comme si le lien de causalité se devait d’être une évidence. Les masters les plus prisés sont ceux offrant rapidement un emploi et une perspective de carrière dorée. L’afflux de jeunes étudiants brillants dans les places fortes de la finance est probablement à corréler aux salaires et surtout aux bonus colossaux qui s’y pratiquent. Passées les études, comment jauger de la situation sociale d’un individu ? Le jugement se fait souvent à l’aune du niveau de vie : un cadre en costume finement coupé, exhibant une montre ou une voiture de luxe, distille un sentiment de réussite. Même si ce n’est pas le seul critère, il est souvent employé, car facilement comparable...

Dans le fond, ce jugement sur le patrimoine n’est pas vraiment neuf. Ce qui est plus nouveau, c’est l’idée que l’objectif d’une vie est de grimper l’échelle sociale, c’est-à-dire accroître sa fortune plus rapidement que celle de ses voisins. La règle de vie est assez simple : dépenser toujours moins, gagner toujours plus, que ce soit par le travail ou l’épargne. L’équation est simple, il faut maximiser le patrimoine.

Cas d’école : une banque propose deux placements, un risqué à 10 % de taux d’intérêt et un plus sûr à 5 %. Lequel choisir ? Celui qui fait confiance à la banque placera tout son capital dans le placement le plus rémunérateur, et se gaussera de ceux qui n’ont pas su saisir l’aubaine. Un "bon père de famille prudent et avisé" placera lui tout son capital dans le placement sûr, et un individu moyen panachera son panier. Personne ne songerait à blâmer tout ces capitalistes "sauvages" qui exigent une rétribution pour le simple fait de prêter de l’argent dont il n’ont probablement que faiblement besoin. Qu’est-ce qui justifie l’intérêt de ce prêt ? Économiquement, on peut arguer que l’emprunteur peut faire défaut, et que le risque que l’on prend se doit d’être rémunéré. Supposons le placement garanti par la banque ou par l’État, ce risque se réduit comme peau de chagrin. L’inflation est aussi responsable : on récupère de l’argent qui a moins de valeur que celui que l’on a investi. Certes. Mais un placement qui couvrirait juste l’inflation (environ 1,5 % par an en France en temps normal) aurait peu de chance de trouver des prêteurs. Comment justifier "moralement" ce gain, puisque l’heure est à la moralisation du capitalisme ? Difficile... Et pourtant, qui n’a pas au moins un compte rémunéré, parmi livret A, livret jeune, livret développement durable, assurance-vie ou compte épargne-logement ?

Une fois l’argent en possession de la banque, celle-ci se doit de gagner plus que ce qu’elle a déjà promis au bon père de famille. Elle peut utiliser plusieurs stratégies, directement ou indirectement : prendre des participations dans une société promettant des dividendes attractifs, spéculer sur des marché d’échanges, ou prêter elle-même l’argent qu’elle possède à un taux d’intérêt supérieur. Si la dernière action semble la plus naturellement associée à l’idée que l’on se fait d’une banque, elle n’est pas nécessairement la plus rémunératrice.

Une banque cotée, ou une quelconque société cotée, est souvent dirigée par un mandataire social (PDG ou assimilé), dont la survie est soumise au bon vouloir des actionnaires. Ces derniers veulent maximiser les intérêts de leur investissement, que ce soit en dividende ou via le cours de l’action, directement ou par société interposée (banque, société de placement, ...). Il exigent par conséquent que le principal objectif d’une entreprise soit la maximisation de son bénéfice. La transposition de l’individuel au collectif est assez naturelle : tout comme l’individu, l’entreprise cherche à maximiser son bénéfice.

Ce constat seul devrait sonner comme un désenchantement majeur : pas d’objectif humaniste d’améliorer la qualité de vie de nos semblables par un produit ou un service, de resserrer par le travail le tissu social ou de protéger le monde qui nous entoure. Un seul objectif : maximiser le bénéfice. Un projet non rentable ou moins rentable que d’autres n’a pas sa place dans une entreprise. Quelques entraves légales contraignent cette maximisation : une délocalisation nécessitant des licenciements sur les sites existants peut parfois être retardée, un site industriel trop polluant est sanctionné financièrement, mais si un projet est rentable, il sera mené à bien. Il semble que ce triste constat soit aujourd’hui aussi naturel que respirer, personne ne songerait qu’une entreprise peut être efficace et avoir un objectif autre que la maximisation de son profit.

Résumons : le petit épargnant, acheteur et employé joue de façon contradictoire sur l’entreprise. Actionnaire, il veut maximiser son bénéfice et celui de l’entreprise, client, il veut diminuer les prix et le chiffre d’affaire de l’entreprise, et salarié, il veut augmenter son salaire, donc les coûts de son employeur.

L’optimisation semble être relativement contrainte, les bénéfices des uns grevant ceux des autres. Le système semble stable : l’individu veut augmenter son capital, donc enjoint l’entreprise à faire de même, et cette dernière le fait aux dépens de l’individu. Un rétro-contrôle négatif, mathématiquement, on doit aboutir à un état d’équilibre. On reproche parfois à cet état d’équilibre d’être injuste. Pourquoi ?

En pratique le financement est souvent limitant : l’actionnaire est roi. Et la maximisation du profit de l’entreprise conduit à une production de masse, qu’il faut ensuite écouler : le client est prince. Quid du salarié ? Couteux en Europe, dès que le prix du transport et la délocalisation des compétences le permettent, le salarié est remercié. La loi du marché est rude : seuls ceux rares et demandés peuvent négocier leurs salaires, et même ces derniers sont parfois contraints d’accepter de rudes conditions de travail...

De ce constat émerge l’impression que l’actionnaire s’accapare les fruits du travail qui devrait légitimement revenir au travailleur. Mais le travailleur est souvent lui-même l’épargnant qui se cache derrière l’un des actionnaires...

Au final, on peut s’insurger contre le capitalisme immoral, s’indigner des profits faramineux de certains dirigeants, être outré que des sociétés largement bénéficiaires licencient ou délocalisent. Mais il ne faut pas oublier qu’en plaçant son épargne ou en achetant systématiquement les produits premiers prix, on porte une part de responsabilité non négligeable dans ce capitalisme "sauvage". Peut-être est-ce notre objectif de vie et non le système qu’il faudrait collectivement repenser...

Vincent Tejedor