vendredi 27 février 2009

Pour un Fonds monétaire européen

Le ministre allemand des Finances, Peer Steinbrück, a indiqué lors de la rencontre des ministres des Finances du G4 à Berlin que des Etats européens « et pas seulement d'Europe de l'Est » pourraient rencontrer des difficultés de refinancement de leur dette. Ce qui semblait peu réaliste il y a encore quelques mois ne l'est plus complètement : la cessation de paiements d'un Etat membre de la zone euro. La Grèce, l'Irlande, l'Espagne, Malte enregistrent des primes de risque de plus en plus élevées. En parallèle, les agences de notation baissent leurs notes sur ces Etats, confirmant ainsi la dégradation de la confiance en la signature des pays concernés. Mais un Etat peut-il réellement faire faillite dans la zone euro ?

La situation n'est pas banale. Le scénario de la faillite d'un Etat émettant sa propre monnaie dans une économie ouverte est connu. L'Etat victime de sa mauvaise gestion a de plus en plus de mal à repayer ses créanciers extérieurs en devises étrangères. Dans ce contexte de défiance croissante, les taux d'intérêt augmentent pour attirer les prêteurs non nationaux et le taux de change s'affaiblit si le régime de change est flottant. En cas de régime de taux de change fixe, la banque centrale défend la parité jusqu'à l'épuisement relatif de ses réserves et l'abandon éventuel de la fixité. Dans tous les cas, les emprunts extérieurs plombent les déficits publics en monnaie locale.

Pour faire face à cette situation, le gouvernement peut choisir de compter sur ses propres moyens. Mais faire marcher la planche à billets générera une forte inflation et mettre en place un plan de rétablissement des comptes publics sans soutien extérieur demandera de très lourds efforts à la population. Le plus souvent, il fait donc appel au Fonds monétaire international. Ce dernier met à disposition de la banque centrale une ligne de crédit grâce à laquelle elle va rassurer les créanciers extérieurs sur la capacité du pays, et notamment de son gouvernement, à rembourser les prêts accordés. Le pays se remet dans un cercle vertueux, d'autant plus que le FMI accorde à ce gouvernement cet emprunt sous la condition que soit mise en oeuvre une politique économique et financière soutenable.

La situation est plus complexe dans le contexte d'une union monétaire comme la zone euro. Car si la défiance n'atteint pas les autres pays de la zone, et donc la monnaie unique, la faillite s'exprimera par l'incapacité du pays à émettre un emprunt en euros à un taux d'intérêt financièrement soutenable. Trois solutions s'offrent alors au gouvernement. La première est de quitter la zone euro, de recréer une banque centrale ainsi que sa propre monnaie et faire marcher la planche à billets : une solution coûteuse à la fois pour la population et le pays. Il lui faudra en effet de nombreuses années avant de redonner du crédit à sa signature et avoir accès à nouveau aux marchés de capitaux à un taux d'emprunt raisonnable. Autre option, mettre en place un plan de rigueur convaincant pour les marchés financiers au risque de créer de fortes tensions sociales dans le pays concerné. Mais un tel plan est susceptible de créer un précédent inquiétant pour les autres pays de l'euro.

La troisième option est de faire appel au Fonds monétaire international. Mais le FMI peut-il vraiment prêter directement à un Etat de la zone euro ? Les Etats de l'Eurogroupe sont ensemble les premiers actionnaires du FMI et leur monnaie est la seconde monnaie de réserve au monde ! C'est un peu comme si le FMI prêtait à l'Etat de Californie. La zone euro s'est en fait constituée sans créer un outil essentiel à son fonctionnement, un mécanisme de solidarité financière conjoncturel, un Fonds monétaire européen. Les concepteurs de la zone ont pensé, à tort, que les seules règles de discipline financière des Etats, assorties de sanctions, suffiraient à en assurer la solidité. Ils ont été trop confiants et pas suffisamment ambitieux.

Le Conseil européen extraordinaire du 1er mars est l'opportunité d'ouvrir enfin le débat sur la création d'un Fonds monétaire européen. De nombreuses options sont possibles. Mutualiser partiellement les emprunts souverains, comme l'a proposé Jean-Claude Juncker, permettrait de diminuer les charges d'intérêt au niveau communautaire et national. A défaut, on pourrait envisager de créer une facilité exceptionnelle pour la Banque centrale européenne, d'autoriser un emprunt spécial de la Banque européenne d'investissement, d'allouer une enveloppe spécifique à la Commission européenne dans le cadre d'un fonds de stabilisation conjoncturel... Quel que soit le mécanisme établi, il faudra bien entendu assortir le soutien financier de conditions analogues à celles des programmes du FMI.

La crise actuelle montre à quel point la zone euro se trouve à une étape névralgique de son existence : une monnaie unique, mais pas de politique économique, pas de budget, pas de solidarité. Pour être en mesure de prouver son utilité, l'Union européenne doit pouvoir aider directement les Etats les plus fragiles et financer des plans de soutien mutuellement bénéfiques. La consolidation de la zone euro requiert de passer la vitesse supérieure en matière d'ambition politique et de gouvernance économique.

STÉPHANE COSSÉ ET GUILLAUME KLOSSA

Les fausses leçons de 1929

C'est fou, ce qu'on apprend à l'école. C'est fou, parce que cela n'a parfois qu'un rapport très lointain avec la réalité. Exemple frappant : la Grande Dépression des années 1930. A y regarder de près, les leçons qui en ont été tirées sont fausses. Et ces erreurs pourraient bien expliquer nos difficultés à comprendre la crise actuelle, et à en sortir. Petit tour d'horizon.

· La politique monétaire a asphyxié les entreprises

Après le krach de Wall Street le 24 octobre 1929, la banque centrale des Etats-Unis aurait fermé le robinet à liquidités, plongeant ainsi les banques et les entreprises dans le chaos. C'est faux. Dans la semaine qui a suivi le krach, la Fed a au contraire baissé son principal taux d'intérêt. Elle a aussi injecté massivement des liquidités. Elle a ensuite continué, ramenant son taux de référence à 0,5 % début 1931. L'économie américaine n'a donc pas été précipitée dans la crise par la politique monétaire. Elle y est allée toute seule, avec un système financier cassé par le krach. La première leçon financière de 1929, c'est qu'il faut réparer les banques.

Bien sûr, la Réserve fédérale a ensuite commis des erreurs dramatiques. Elle a relevé son taux d'intérêt pour garder son or, stoppé les injections de liquidités, replongé l'économie dans une profonde récession en 1937 en resserrant sa politique monétaire pour éviter l'inflation. Mais ce n'est pas elle qui a tué l'économie américaine au début des années 1930.

· La crise a entraîné le protectionnisme

L'effondrement de l'économie aurait provoqué l'adoption par le Congrès américain de la loi Smoot-Hawley relevant les tarifs douaniers sur plus de 20.000 produits, promulguée par le président Herbert Hoover le 17 juin 1930. La réalité est tout autre. La loi Smoot-Hawley vient d'abord de la guerre de 1914-1918. Les hommes partent alors pour les champs de bataille. Ils brûlent les terres où ils s'affrontent et ne cultivent plus les autres. La production agricole s'effondre. Mais comme il faut tout de même manger, l'Amérique augmente ses cultures pour nourrir l'Europe. A la fin de la guerre, les paysans européens délaissent le fusil pour la charrue. Avec une production qui remonte, les prix agricoles dégringolent et les paysans américains demandent des mesures de protection. Une seconde raison alimente les pressions protectionnistes : les progrès de l'industrie. Henri Ford ouvre la première chaîne d'assemblage automobile en 1913. Les colossaux gains de productivité pèsent sur les prix.

La première loi protectionniste est votée à Washington dès 1922. En 1928, Herbert Hoover remporte l'élection présidentielle en promettant de serrer la vis. Dans son discours inaugural début 1929, il affirme que cette promesse, « pour rendre justice à nos fermiers, nos salariés et nos industriels, ne peut pas être repoussée ». Bien sûr, la crise a amplifié les mesures protectionnistes. Mais le coup était parti bien avant.

· Puis le protectionnisme a entraîné la crise

La fermeture des frontières aurait provoqué l'implosion du commerce mondial, la dépression et in fine la guerre. L'économiste Alan Metzler affirme que le choc de la loi Smoot-Hawley a « contribué à convertir une ample récession en une profonde dépression ». Certes, chacun des deux événements de départ est indéniable. A partir de la loi, il y a bien eu une impressionnante vague de protectionnisme, puisque plus de soixante pays ont relevé leurs tarifs douaniers ou instauré des quotas. Et le commerce mondial a vraiment implosé, puisque le volume des échanges internationaux s'est effondré d'un tiers de 1931 à 1934.

Mais la fermeture a-t-elle vraiment causé la chute ? Il est permis d'en douter en éclairant 1929 à la lumière de 2009. Aucune mesure protectionniste d'ampleur n'a été prise jusqu'à présent, même si des coups de canif ont été donnés ici et là. Et pourtant, le commerce international s'effondre, comme au début des années 1930. Tous les industriels emploient la même expression : ils n'ont jamais vu une chute physique d'une telle ampleur. Les navires se raréfient sur les routes maritimes. La Chine a diminué ses importations de 43 % en un an, le Japon a subi une baisse de ses exportations de 35 %, l'Allemagne de 12 %. Si le commerce dégringole, ce n'est pas à cause des barrières, mais à cause de l'étouffement financier qui pousse chacun à se replier sur ses bases. Il s'est sans doute produit la même chose dans les années 1930. Avec ensuite une amplification du phénomène par la construction de barrières. Si la menace du protectionnisme ne doit pas être ignorée, elle ne doit pas non plus être amplifiée. Le vrai problème, une fois encore, est l'implosion financière.

· La dépense publique a sauvé l'Amérique

Avec son New Deal, Franklin Roosevelt aurait remis sur les rails l'économie des Etats-Unis. Cette leçon est essentielle... mais elle est loin d'être certaine. D'abord, son prédécesseur Hoover avait déjà laissé filer la dépense publique. Ensuite, si l'activité repart en 1934, elle rechute ensuite. En 1938, l'Amérique produit moins qu'en 1929 ! C'est en réalité l'effort de guerre qui relance vraiment la machine (comme un peu plus tôt en Allemagne), avec une explosion de la dette publique. Passée de 16 % du PIB en 1929 à 40 % en 1933, elle ne varie guère jusqu'en 1941 avant de tripler en cinq ans.

Aujourd'hui, les historiens débattent encore de la relance des années 1930. A la fin du XXIe siècle, leurs successeurs débattront peut-être de l'utilité des relances mises aujourd'hui en oeuvre. Les 150 milliards de dollars injectés l'an dernier par George Bush aux Etats-Unis n'ont provoqué qu'un hoquet d'achats. Les 3.000 milliards dépensés par les Etats des pays riches en cette année 2009 pour soutenir la consommation et l'investissement pourraient bien relever aussi du gâchis (le sauvetage d'entreprises asphyxiées est en revanche précieux, comme l'avait montré l'exemple Alstom en 2004). L'utilité économique de la relance budgétaire reste à prouver. Son utilité politique est à l'inverse évidente : elle montre que les gouvernants agissent ou plutôt réagissent. Par les temps qui courent, c'est peut-être nécessaire pour éviter la montée de populismes ravageurs.

· La dévaluation n'est pas la solution

Cette leçon-là est vraie ! Le 21 septembre 1931, le Royaume-Uni décide que la livre sterling n'est plus convertible en or après avoir subi de violentes attaques spéculatives sur les marchés financiers. La devise britannique dévisse aussitôt de 30 % face au franc. Plus de quarante monnaies suivent, y compris le dollar en 1933. Le chaos monétaire gagne le monde. Dès 1936, les pays des trois grandes monnaies mondiales - le dollar, la livre et le franc - signent une déclaration de coopération. Huit ans plus tard, les accords de Bretton Woods créent un système stable.

Le problème, ici, est que cette leçon risque d'être oubliée. Face à la crise, la tentation de la dévaluation revient d'autant plus fort que c'est le premier qui tire qui gagne. Le président de la Réserve fédérale, Ben Bernanke, grand spécialiste de la crise de 1929, l'avait dit clairement en 2002 : « Il y a des cas où une politique de change a été une arme efficace contre la déflation. Un exemple frappant de l'histoire américaine est la dévaluation par Roosevelt du dollar contre l'or en 1933-1934 » qui « a permis de mettre fin à la déflation américaine remarquablement vite. » Le monstre de la dévaluation unilatérale pourrait bien refaire surface.

Ce petit tour montre que le monde n'est pas sorti de la crise de 1929 comme on le raconte. Nous devrons nous tourner vers des hérésies - mais, après tout, l'idée de nationaliser les banques en était une il y a à peine un an. Il faudra peut-être de l'inflation pour effacer un endettement devenu écrasant et donc une « euthanasie des rentiers », pour reprendre l'expression de Keynes. Il faudra peut-être accepter les préceptes de la vieille école autrichienne pour qui, comme l'explique Gérard Dréan, « la cause des crises n'est pas ailleurs que dans les booms qui les ont précédées » et donc « la seule réponse est la purge et le sevrage, nécessairement douloureux » (1). Seule certitude : pour sortir de la crise, il faudra penser autrement.

JEAN-MARC VITTORI

Ingérence financière

Malgré les plans et l'argent des contribuables, les gouvernements n'arrivent pas à mettre un terme à la crise financière. Les circuits du crédit sont bouchés, les pertes des banques s'accumulent, et il semble leur rester toujours des tonnes de produits toxiques à déclarer.

Le G20 convoqué à Londres en avril pour établir une nouvelle régulation financière internationale risque fort, si les positions n'évoluent pas, d'être un échec ou un demi-échec.

D'abord parce que deux camps se font face, le monde anglo-saxon et le continent. Les Britanniques et les Américains, dont les banques sont à l'agonie, considèrent qu'il faut d'abord sauver le malade avant de vouloir le rééduquer. L'urgence est de réanimer les circuits financiers. Si la finance ne reprend pas le chemin du crédit, les plans de relance économiques adoptés partout, aussi gros soient-ils, seront de l'eau dans le sable. Il faut tout faire pour réanimer le malade, et il n'est pas temps de venir l'ennuyer avec des nouvelles régulations. Sortez du bloc opératoire, et revenez plus tard !

Argument supplémentaire non avoué des urgentistes : les règles sévères de gouvernance des entreprises adoptées aux Etats-Unis après l'affaire Enron ont montré que la régulation fait fuir les marchés, leurs richesses et leurs emplois, dans d'autres lieux plus accommodants. Wall Street a perdu au profit de la City. Aujourd'hui, les deux places veillent sur leurs intérêts : point trop de régulation ne faut.

Face aux Anglo-Saxons, l'argument des continentaux est, comme toujours, d'ordre politique. Les opinions publiques ne comprennent pas pourquoi il faut verser des milliards aux banques coupables. Pour faire passer la pilule, les dirigeants politiques doivent montrer qu'ils sont déterminés à « changer les choses ». La politique doit reprendre du pouvoir face aux banques. Quant à cette concurrence entre places que défendent New York et Londres, c'est elle qui est responsable d'avoir engendré un dumping légal et fiscal débouchant sur le laisser-faire et sur la non-régulation d'une grande partie des acteurs financiers. Mais le G20 risque l'échec aussi parce que les deux camps font preuve de timidité. Contrairement à ce qu'ont sonné les trompettes officielles le week-end dernier, la réunion des vingt-Sept pays européens à Berlin pour préparer le G20 ne s'est pas bien passée. Poussés par le couple franco-allemand, pour une fois bras dessus-bras dessous, les dirigeants européens ont dénoncé de concert les « hedge funds » et les paradis fiscaux, « usual suspects » qui ne sont pourtant pas les responsables de la crise. Mais ils n'ont rien conclu de plus parce que, sur le fond, les Vingt-sept refusent toute avancée du fédéralisme financier. « Chacun maître chez lui », demeure la règle. Le doublement des fonds du FMI pour les porter à 500 milliards décidé à Berlin est utile en soi. Mais c'est aussi le signe que les Européens n'arrivent pas à s'entendre pour aider leurs propres cousins, les pays de l'Est, qui s'écroulent, et qu'ils comptent sur le Fonds monétaire pour le faire ! L'égoïsme des nations européennes fait leur impuissance.

Jacques de Larosière, ancien directeur général du FMI, vient de faire des propositions pour qu'enfin un organisme pan-européen de surveillance et de régulation bancaire soit créé. Avancée salutaire mais faite avec beaucoup d'appréhension, parce qu'il sait que les politiques refuseront de voir leurs banques dépendre d'une autorité fédérale.

Même timidité aux Etats-Unis. Citigroup, le numéro un, en est à son troisième plan de sauvetage et, finalement, l'Etat fédéral va devoir prendre 40 % de son capital. Le débat s'est ouvert sur des nationalisations (provisoires) en bonne et due forme. N'est-ce pas moins coûteux pour les contribuables ? Alan Greenspan, le gourou du laisser-faire, estime qu'elles sont nécessaires, mais Ben Bernanke, son successeur à la Fed, n'est pas de son avis. Jusqu'ici, le gouvernement de Barack Obama fait tout pour éviter de prendre le contrôle des banques.

Pour des raisons de protectionnisme ou des raisons idéologiques, les gouvernements n'osent pas prendre la main et s'octroyer un droit d'ingérence dans les comptes et les régulations bancaires. La crise qui s'aggrave les y conduit pourtant.

ÉRIC LE BOUCHER