
De manière générale, le modèle anglo-saxon a toujours été l’objet de critiques en France. Nous pourrions prendre à titre d’exemple les nombreux débats qui ont prospéré dès le 18ème siècle. Joseph Fiévée dans “Lettres sur l’Angleterre et Réflexions sur la philosophie du 18ème siècle” dénonce “les mots paix et commerce” et fait à contrario l’éloge de ce que la paix et la Gloire représentent pour la France.
A cette époque déjà, les débats font rage entre défenseurs du modèle de vie anglo-saxon représentés par Montesquieu et qui parle” d’une nation dans le monde qui a pour objet direct de sa constitution la liberté politique” et les pourfendeurs de ce modèle que l’on pourrait symboliser par les physiocrates ou Rousseau pour qui “la prospérité de l’Angleterre était fondée sur des bases stériles”.
Jeremy Jenings de l’Université de Londres explique admirablement bien dans “Peut-on parler d’un modèle anglo-saxon?” le débat philosophique du 18ème et 19ème siècle entre “les anglophiles” (Benjamin Constant, Montalembert…) et les “Anglophobes” (Eugène Buret, Ledru-Rollin…). Ces reflexions tournaient autour de la liberté et de la justice sociale, l’Angleterre étant un pays riche mais caractérisé par une paupérisation importante de sa population.
A l’inverse, la France représentait pour certains penseurs, le modèle encore inachevé d’un pays qui se dirigeait vers l’égalité afin de réaliser “la justice sociale sur la Terre, la justice des frères entre les citoyens, entre les peuples.” (la décadence de l’Angleterre, Ledru Rollin…).
“Ce modèle aristocratique et commercial” très bien définit par Monsieur Jenings fut donc l’objet pendant plusieurs siècles de vives discussions et le rejet du capitalisme “anglo-saxon” s’inscrit probablement dans le prolongement de ces vifs débats. Il semblait toutefois intéressant de rappeler les sujets du passé pour tenter de mieux comprendre les critiques d’aujourd’hui.
Nous allons définir en quelques mots les différents capitalismes qui se sont développés (avec toutes les limites et les simplifications que cela implique).
Plusieurs capitalismes ont émergé durant le vingtième siècle, avec des spécificités respectives et des modèles de croissance relativement différents.
Le capitalisme “Rhénan” s’articule autour de la cogestion de l’entreprise (”Mitbestimmung”) et d’une économie de marché contrôlée par l’Etat. Une relation forte existait entre les entreprises et les grandes banques sous forme de participations croisées et d’un actionnariat de long terme. A ce titre, de nombreuses institutions financières avaient des participations dans la Chimie, l’industrie ou l’automobile…On pourrait évoquer le modèle des stakeholders (prise en compte des intérêts des différentes parties prenantes).
Le capitalisme “japonais” se caractérisait par un système de “banque principale” et de grands conglomérats ayant de nombreuses activités. L’une des banques finançant l’entreprise avait le rôle de suivre et de garantir la stabilité de celle-ci.
Le capitalisme anglo-saxon se définit par une structure actionnariale centrée sur les investisseurs institutionnels et privilégiant les profits à court terme. Les leviers d’endettement des entreprises sont importants ainsi que les retours sur fonds propres. On parle d’un modèle très “financiarisé” principalement organisé autour de l’actionnaire (shareholder) et prenant moins en considération les autres partenaires. (clients, fournisseurs, Etat, salariés…).
Ces différents formes de capitalisme ont subsisté jusqu’à la fin du vingtième siècle. La crise financière japonaise du début des années 90 a complètement déstabilisé le système économique du pays et remis en question le modèle “japonais”. (Les banques ont accumulé des créances “douteuses”, les indices boursiers ont plongé, de nombreuses entreprises ayant investi sur les marchés actions ont fait faillite…). Une spirale déflationniste a alors gagné le pays et semble encore ne pas être complètement terminée.
En Allemagne, l’abolition de l’impôt sur les cessions de participation en 2002, la hausse de l’endettement des entreprises et l’augmentation massive des faillites d’entreprises au milieu des années 90 (pour atteindre près de 40% en glissement annuel en 1994) a aussi remis en question le capitalisme “Rhénan”.
Enfin,comme l’explique admirablement Patrick Artus dans “jusqu’où se développera le capitalisme anglo-saxon,?”, la globalisation des économies, le développement du marchés des actions, du rôle des hedge funds et des fonds de private equity, l’exigence d’une plus grande rentabilité du capital, l’effondrement du communisme, la fusion du New Yord Stock exchange et d’Euronext ont contribué à accélérer la diffusion du capitalisme “anglo-saxon”.
Ainsi, la crise des modèles de croissance allemands et japonais associée à une forte dérégulation des économies lancée par la “révolution tatchérienne” au Royaume-Uni, “reaganienne” aux Etats-Unis et encouragée par le Fonds Monétaire International (le fameux consensus de Washington, cf Joseph Stiglitz) ont permis d’accélérer la diffusion du capitalisme anglo-saxon à travers le monde.
Devant cette homogénéisation du système économique autour du capitalisme “anglo-saxon” et l’émergence de la crise que nous vivons, interrogeons nous sur les liens éventuels entre ces deux éléments. Le capitalisme anglo-saxon est-il la cause de la crise économique et symbolise-t-il sa victoire?
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