vendredi 12 juin 2009

"Le retour naturel à l' équilibre économique est un mythe"

Dvant la crise et les plans de relance, certains économistes libéraux continuent à réfuter les idées de Keynes. D'autres le considèrent en fait comme l'un des leurs, un libéral. Qu'en pensez-vous ?

Gilles Dostaler : Le mot libéral peut avoir différents sens, surtout de part et d'autre de l'Atlantique. Keynes était certes membre du parti libéral anglais et se disait libéral au sens de John Stuart Mill, c'est-à-dire défendant la liberté individuelle et politique mais jugeant que le libéralisme économique ne constitue pas une liberté fondamentale au même titre que les deux premières. Il plaidait pour un "nouveau libéralisme", sorte de social-démocratie où l'Etat doit corriger les problèmes suscités par l'économie de marché et permettre aux individus de s'épanouir. Parfois, il l'appelait aussi "socialisme libéral", ou "libéralisme social" ou "socialisme du futur", en se distinguant fortement des socialistes radicaux, marxistes et communistes.

Pour vous, la crise actuelle valide-t-elle sa vision ?

En grande partie. Il suffit de relire le chapitre 12 de la Théorie générale, où sont détaillés les mécanismes de spéculation, d'hypertrophie de la sphère financière, d'économie irrationnelle de casino. Tout cela est de la plus grande actualité, même si beaucoup d'éléments ont changé depuis les années 1930. Les politiques de dérégulation financière sont un des facteurs majeurs de la crise actuelle, qui a aggravé les comportements à risques des banques et des spéculateurs. La désagrégation du système monétaire international de Bretton Woods, à partir de la fin de la convertibilité du dollar en or en 1971, a aussi joué un très grand rôle.

Comment situez-vous la pensée keynésienne ?

Les keynésiens forment un ensemble varié : modérés, radicaux, conservateurs, plus ou moins interventionnistes... Keynes, lui, distingue les économistes "orthodoxes" des "hérétiques", et il se range dans la deuxième catégorie. Les premiers croient que le système est autorégulateur : ses crises sont liées à des accidents extérieurs, à une trop grande intervention publique ou au fait que les marchés ne fonctionnent pas assez bien, qu'ils ne sont pas assez libres. Les seconds estiment que le capitalisme laissé à lui-même génère de façon endogène le chômage, la crise et l'instabilité et qu'il doit être corrigé. Keynes n'aimait pas Marx, mais a emprunté beaucoup d'éléments de sa vision, comme l'a fait d'ailleurs l'économiste conservateur Joseph Schumpeter.

Alan Greenspan, l'ex-président de la Réserve fédérale américaine, a admis devant le Congrès avoir eu tort de croire à l'autorégulation...

Ceux qui mettent les mains dans le cambouis deviennent parfois plus réalistes... Beaucoup de responsables appellent aujourd'hui à une régulation du capitalisme. Cela ne signifie pas pour autant qu'ils font un virage à 180 degrés. D'ailleurs, dès le 5 décembre 1996, M. Greenspan avait déploré l'"exubérance irrationnelle" des marchés, rejoignant ainsi certaines idées de Keynes.

Beaucoup de libérauxreprochent surtout à M. Greenspan une politique de taux d'intérêt trop laxiste.

C'est un mythe caractéristique de la vision monétariste. Pour Milton Friedman, l'économie revient naturellement vers son équilibre, à condition que l'offre de monnaie augmente au même rythme que la production nationale et qu'un ensemble d'autres conditions soient satisfaites : pas d'intervention de l'Etat, équilibre budgétaire, imposition la plus faible et la moins progressive possible.

De son côté, Keynes s'accommode du système capitaliste, mais veut en corriger les défauts. Il dénonce le rôle prépondérant de la finance et l'accroissement des inégalités de fortune et de revenus. Pour lui, la légitimité du capitalisme est préservée seulement si, au bas de l'échelle, on pense que ceux qui sont en haut - dans le sport, les arts, la création d'entreprise - méritent leur statut. Le jour où il apparaît que l'enrichissement provient de la spéculation ou du vol, la légitimité est atteinte. C'est sans doute cette remise en question du bien-fondé du capitalisme que craignent, aujourd'hui, plusieurs dirigeants politiques et qui les amène à modifier leurs discours par rapport à l'ultralibéralisme triomphant des dernières décennies.

Gilles Dostaler, professeur d'économie à l'université du Québec à Montréal

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