Cette crise, Kemal Dervis l'avait vue venir. Derrière des lunettes d'intellectuel à la rondeur rassurante, l'économiste tenait, dès le mois de mars 2008, des propos qui auraient pu paraître subversifs, si le château de cartes de Wall Streetne s'était effondré depuis. Dans un discours à Bombay, il s'était démarqué des"fondamentalistes du marché" et avait attribué à "une certaine "exubérance irrationnelle" dans le secteur financier" les trois derniers chocs économiques : la crise asiatique de 1997, la bulle Internet en 2001 et la crise des subprimes. Il dénonçait alors "les super-banquiers, nouveaux barons du capitalisme financier, avides de profits immédiats", mais prompts à faire payer leurs pertes par la société tout entière.
"Je ne m'attendais pas à une catastrophe aussi énorme", reconnaît-il toutefois. "Bien qu'il n'y ait pas de guerre mondiale, à cause d'un dérèglement de la régulation financière, nous subissons un choc qui fera peut-être souffrir des millions de personnes", ajoute-t-il. La crise est devenue son objet d'étude. Depuis avril, Kemal Dervis est revenu à ses premières amours : la réflexion, la recherche, l'écriture. Il a été nommé vice-président chargé des questions d'économie et de développement au sein de "la Brookings", la référence des "think tanks" américains, dont sont issus bon nombre des collaborateurs d'Obama.
En quittant son bureau du PNUD, il a emporté avec lui sa photo de Lula, le président brésilien. Comme lui, il pense que le Sud émergent, auquel appartient la Turquie, doit trouver sa place dans des institutions internationales qui le snobent encore, tout en comptant sur lui pour absorber la récession et contrer le réchauffement climatique. "Les pays riches ne peuvent pas avoir le beurre et l'argent du beurre", a-t-il dit à Bombay. Kemal Dervis n'a pas oublié d'où il venait. Il reste très attaché à cette Méditerranée qui le réconforte, et entend rentrer à Istanbul une semaine tous les deux mois, pour enseigner à l'université Sabanci.
L'économiste admet être "un peu désorganisé, impatient avec la bureaucratie". Cela n'a pas joué à son avantage au PNUD, le mammouth onusien de l'aide au développement. Il y a exercé, selon un collaborateur, un "leadership intellectuel fort, mais il est resté dans sa tour d'ivoire et n'a pas bousculé une administration kafkaïenne". Plus cérébral que politique, il a été, selon un collaborateur, "un peu lent à réagir" lorsqu'en janvier 2007 les Etats-Unis ont accusé le PNUD de laisser la Corée du Nord détourner ses fonds - des allégations infondées.
Cette fois, Kemal Dervis a pris la crise à bras le corps. De Washington à Doha, et jusqu'au G20 de Londres, en avril, il a été de toutes les rencontres sur la finance mondiale. Pour lui, toute solution passera par "une grande coopération internationale et une détermination à appliquer les moyens keynésiens sans état d'âme". Et puisque des investissements massifs sont indispensables, il suggère qu'ils se concentrent sur la lutte contre le réchauffement climatique, un domaine dans lequel il s'est beaucoup investi. Il collaborera aussi avec le Bureau international du travail (BIT), car, prévient-il, "même si on surmonte la crise financière, l'emploi va demeurer un problème central pendant plusieurs années".
Dans les cercles diplomatiques, l'ancien patron du PNUD laisse le souvenir de quelqu'un de"brillant" et "affable". "Il est très occidentalisé, au carrefour des cultures", affirme un diplomate. Né à Istanbul d'un père turc, militaire devenu industriel, et d'une mère allemande, il a en partie grandi à Genève. Bien que musulman, il a été pensionnaire de l'école catholique Saint-Martin de France, à Pontoise, dans le Val-d'Oise. Quadrilingue, il est venu à l'économie parce qu'il y voyait, à la manière des marxistes, "le moteur de l'histoire et le fondement du progrès". Mais il décroche à 24 ans un doctorat de l'université américaine de Princeton et comprend "que l'économie de marché est essentielle".
Ce sont justement ses travaux, destinés à injecter les réalités du marché dans les modèles de planification, qui lui font décrocher un poste à la Banque mondiale en 1977. Parti pour deux ans, il en passera vingt-deux à Washington, où il se remarie, après avoir eu deux enfants d'une première union. Directeur du département du Maghreb, économiste en chef pour le Moyen-Orient, puis directeur pour l'Europe centrale, il apprend à "connaître le monde entier".
En mars 2001, il est vice-président de la Banque mondiale lorsque la Turquie se rappelle à son souvenir. Le pays est alors en proie à une crise financière grave. Le premier ministre, Bülent Ecevit, architecte de l'ancrage social-démocrate du parti d'Atatürk, est une vieille connaissance. Jeune chercheur à Ankara, Kemal Dervis avait été un de ses conseillers, avant d'abandonner la politique pour enseigner à Princeton. Le chef du gouvernement a besoin d'un ministre capable. Le poste ne se refuse pas. "J'avais toujours conseillé d'autres, c'était la première fois que j'étais décideur, dans mon propre pays."
Pendant plus d'un an, il "lutte", refinance la dette, emprunte au FMI et à la Banque mondiale."On a injecté du capital dans les bonnes banques, avec des conditions, et on a fermé les autres."Dès 2002, la croissance est de 8 %. Mission accomplie. Son seul regret et de n'être pas parvenu à faire rentrer la Turquie dans l'Europe, une aspiration qu'il espère voir se réaliser "avant d'être trop vieux". Ministre sans parti, il démissionne en août 2002 et se lance en vain dans l'union de la gauche. "Homme de Washington" pour certains, il rejoint le parti de centre gauche et est élu député d'Istanbul.
Le retour dans les institutions internationales se fait assez naturellement en 2005. "J'étais devenu un homme un peu mondial, chez moi partout sans être chez moi nulle part", dit-il. L'année suivante, son nom, porté par la France, a même circulé parmi les successeurs potentiels de Kofi Annan. Selon un diplomate, il a refusé d'être candidat, au motif qu'il "n'avait pas un profil politique, se plaisait au PNUD et voulait mener une vie normale". Lui, rappelle simplement qu'il est "fondamentalement un économiste".
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