samedi 21 mars 2009

"Les banques centrales deviennent asservies au budget de l'Etat"

Après le Japon et le Royaume-Uni, la Réserve fédérale des Etats-Unis (Fed) a annoncé, mercredi 18 mars, un programme d'achat de 300 milliards de dollars (220 milliards d'euros) de bons du Trésor américain. Michel Aglietta, professeur à Paris-X-Nanterre et membre du Conseil d'analyse économique auprès du premier ministre, est un spécialiste de la Fed et un théoricien de la monnaie. Il explique pourquoi les banques centrales ont dû changer de rôle face à l'exceptionnelle situation économique.

Que pensez-vous des politiques "non conventionnelles" actuellement menées par les banques centrales ?

A partir du mois d'octobre 2008, la crise est devenue systémique et s'est étendue à l'économie réelle. Les banques centrales ont amené pour la plupart leurs taux directeurs près de zéro. En conséquence, la politique monétaire traditionnelle, qui est d'agir sur le taux directeur, a atteint sa limite, et les banques centrales ont dû trouver d'autres outils. Mais en achetant des bons du Trésor à prix constant pour créer de la monnaie centrale, elles deviennent asservies au budget de l'Etat, ce qui supprime de facto leur indépendance.

Dans les pays où les relances budgétaires sont massives pour redresser l'économie, la dette publique, qui augmente très rapidement, doit rester soutenable. Il faut donc que la charge financière de la dette d'Etat n'augmente pas trop ; ce qui implique de maintenir des taux d'intérêt à long terme les plus bas possible.

Actuellement, l'objectif des banques centrales n'est plus seulement d'aider le système financier, mais de parer à la crise économique. D'ailleurs, l'indicateur de tension du marché monétaire est revenu à son niveau du début de 2008. Grâce à l'abondance des liquidités fournies par les banques centrales, les banques recommencent donc à se prêter entre elles de manière plus raisonnable.

La perte d'indépendance des banques centrales peut-elle poser problème ?

Oui, cela pourrait entraîner des frictions avec les gouvernements, mais il faut se souvenir de ce que les Etats-Unis ont fait pendant la période d'après-guerre, où la dette publique avait atteint 250 % du produit intérieur brut (PIB). Pendant 10 ans, il y a eu un accord, que l'on appelait d'ailleurs "l'Accord", entre la Banque centrale et le Trésor pour maintenir des taux bas. La Fed ne prenait plus alors seulement en compte les objectifs de croissance et d'inflation qui sont dans sa mission pour conduire la politique monétaire, elle les modulait pour faciliter la "soutenabilité" de la dette publique. En 1954, lorsque la situation s'est définitivement redressée, elle a repris sa liberté.

Quelles sont les conséquences sur le dollar ?

Le dollar a été en crise au mois d'août 2008, lorsque les créanciers asiatiques ont vendu la dette de Fannie Mae et Freddie Mac. Ils ont bien réagi à la nationalisation de ces institutions, d'autant que le gouvernement chinois a décidé de stabiliser le taux de change du yuan par rapport au dollar, au moins semble-t-il, pour toute la durée de la crise financière. Si Pékin accepte de continuer de financer le déficit courant américain, qui s'est réduit mais qui subsiste, alors le dollar est protégé grâce à son plus important créancier.

De plus, les Etats-Unis et la Chine ont mis en place les plans de relance les plus puissants en terme de pourcentage de leur PIB (avec environ 800 milliards de dollars des deux côtés). Ils représentent 5 % du PIB aux Etats-Unis et environ 2 % du PIB chinois par an sur 3 ans. Si ces plans se révèlent efficaces, alors la croissance repartira plus vite dans ces deux grands pays. Le yuan et le dollar seront du coup renforcés par rapport à l'euro. Mais ce scénario n'est envisageable que si les Etats-Unis réussissent à remettre à flot leur système bancaire. Car s'il leur faut mettre encore plus d'argent pour le redresser, le dollar sera sous pression.

La Banque centrale européenne suivra-t-elle ses homologues ?

Si la récession en Europe est plus profonde, comme le pense le Fonds monétaire international qui prévoit une baisse du PIB de 3 % en 2009, alors les gouvernements seront obligés de revoir à la hausse l'impulsion budgétaire à donner, et la Banque centrale européenne devra baisser ses taux vers zéro et entrer dans une politique quantitative comme les autres.

Propos recueillis par Cécile Prudhomme

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