La crise financière, devenue depuis l’été 2008 une crise affectant "l’économie réelle", incite à réfléchir sur le devenir de notre mode de vie. Devons-nous purger le système de quelques financiers irresponsables et reprendre nos vies là où nous les avions laissé ? Faut-il repenser le système, profiter de l’occasion pour établir un nouvel ordre économique mondial ?
Comme dans chaque tourmente, les boucs-émissaires tout désignés : les traders, les banquiers, les patrons de multinationales, tous accusés de salaires à faire pâlir d’envie Crésus, au détriment des honnêtes travailleurs de l’économie réelle. On peut effectivement se demander l’intérêt économique d’un parasite qui passe sa journée à acheter tout ce qui peut se vendre avec pour seul objectif de le revendre plus cher quelques minutes plus tard, ou la justifications d’émoluments mensuels correspondant à plusieurs milliers d’années de salaires annuels pour un travailleur lambda. Mais quelques parasites, aussi riches soient-ils, ne suffisent pas à ébranler un système entier. Et ils ne peuvent exister sans l’accord tacite du reste des acteurs.
Comment expliquer les montants pharaoniques que sont amenés à manipuler les banques d’affaires ? Une piste que l’on se propose d’explorer ici est l’appétit sans fin de l’argent pour l’argent (chrématistique "commerciale") au niveau individuel, qui se transpose au niveau collectif, in fine au détriment de l’individu.
Quelle est la meilleure mesure de la réussite sociale aujourd’hui ? La vie commence par le parcours scolaire, et un parcours scolaire réussi n’est pas nécessairement un parcours épanoui. Les voies les plus "royales" mènent quasi-systématiquement aux métiers les mieux rémunérés. Le salaire à l’embauche est un critère important des choix d’écoles d’ingénieur ou de commerce. La longueur et la difficulté des études est une justification naturelle aux honoraires des médecins ou des avocats, comme si le lien de causalité se devait d’être une évidence. Les masters les plus prisés sont ceux offrant rapidement un emploi et une perspective de carrière dorée. L’afflux de jeunes étudiants brillants dans les places fortes de la finance est probablement à corréler aux salaires et surtout aux bonus colossaux qui s’y pratiquent. Passées les études, comment jauger de la situation sociale d’un individu ? Le jugement se fait souvent à l’aune du niveau de vie : un cadre en costume finement coupé, exhibant une montre ou une voiture de luxe, distille un sentiment de réussite. Même si ce n’est pas le seul critère, il est souvent employé, car facilement comparable...
Dans le fond, ce jugement sur le patrimoine n’est pas vraiment neuf. Ce qui est plus nouveau, c’est l’idée que l’objectif d’une vie est de grimper l’échelle sociale, c’est-à-dire accroître sa fortune plus rapidement que celle de ses voisins. La règle de vie est assez simple : dépenser toujours moins, gagner toujours plus, que ce soit par le travail ou l’épargne. L’équation est simple, il faut maximiser le patrimoine.
Cas d’école : une banque propose deux placements, un risqué à 10 % de taux d’intérêt et un plus sûr à 5 %. Lequel choisir ? Celui qui fait confiance à la banque placera tout son capital dans le placement le plus rémunérateur, et se gaussera de ceux qui n’ont pas su saisir l’aubaine. Un "bon père de famille prudent et avisé" placera lui tout son capital dans le placement sûr, et un individu moyen panachera son panier. Personne ne songerait à blâmer tout ces capitalistes "sauvages" qui exigent une rétribution pour le simple fait de prêter de l’argent dont il n’ont probablement que faiblement besoin. Qu’est-ce qui justifie l’intérêt de ce prêt ? Économiquement, on peut arguer que l’emprunteur peut faire défaut, et que le risque que l’on prend se doit d’être rémunéré. Supposons le placement garanti par la banque ou par l’État, ce risque se réduit comme peau de chagrin. L’inflation est aussi responsable : on récupère de l’argent qui a moins de valeur que celui que l’on a investi. Certes. Mais un placement qui couvrirait juste l’inflation (environ 1,5 % par an en France en temps normal) aurait peu de chance de trouver des prêteurs. Comment justifier "moralement" ce gain, puisque l’heure est à la moralisation du capitalisme ? Difficile... Et pourtant, qui n’a pas au moins un compte rémunéré, parmi livret A, livret jeune, livret développement durable, assurance-vie ou compte épargne-logement ?
Une fois l’argent en possession de la banque, celle-ci se doit de gagner plus que ce qu’elle a déjà promis au bon père de famille. Elle peut utiliser plusieurs stratégies, directement ou indirectement : prendre des participations dans une société promettant des dividendes attractifs, spéculer sur des marché d’échanges, ou prêter elle-même l’argent qu’elle possède à un taux d’intérêt supérieur. Si la dernière action semble la plus naturellement associée à l’idée que l’on se fait d’une banque, elle n’est pas nécessairement la plus rémunératrice.
Une banque cotée, ou une quelconque société cotée, est souvent dirigée par un mandataire social (PDG ou assimilé), dont la survie est soumise au bon vouloir des actionnaires. Ces derniers veulent maximiser les intérêts de leur investissement, que ce soit en dividende ou via le cours de l’action, directement ou par société interposée (banque, société de placement, ...). Il exigent par conséquent que le principal objectif d’une entreprise soit la maximisation de son bénéfice. La transposition de l’individuel au collectif est assez naturelle : tout comme l’individu, l’entreprise cherche à maximiser son bénéfice.
Ce constat seul devrait sonner comme un désenchantement majeur : pas d’objectif humaniste d’améliorer la qualité de vie de nos semblables par un produit ou un service, de resserrer par le travail le tissu social ou de protéger le monde qui nous entoure. Un seul objectif : maximiser le bénéfice. Un projet non rentable ou moins rentable que d’autres n’a pas sa place dans une entreprise. Quelques entraves légales contraignent cette maximisation : une délocalisation nécessitant des licenciements sur les sites existants peut parfois être retardée, un site industriel trop polluant est sanctionné financièrement, mais si un projet est rentable, il sera mené à bien. Il semble que ce triste constat soit aujourd’hui aussi naturel que respirer, personne ne songerait qu’une entreprise peut être efficace et avoir un objectif autre que la maximisation de son profit.
Résumons : le petit épargnant, acheteur et employé joue de façon contradictoire sur l’entreprise. Actionnaire, il veut maximiser son bénéfice et celui de l’entreprise, client, il veut diminuer les prix et le chiffre d’affaire de l’entreprise, et salarié, il veut augmenter son salaire, donc les coûts de son employeur.
L’optimisation semble être relativement contrainte, les bénéfices des uns grevant ceux des autres. Le système semble stable : l’individu veut augmenter son capital, donc enjoint l’entreprise à faire de même, et cette dernière le fait aux dépens de l’individu. Un rétro-contrôle négatif, mathématiquement, on doit aboutir à un état d’équilibre. On reproche parfois à cet état d’équilibre d’être injuste. Pourquoi ?
En pratique le financement est souvent limitant : l’actionnaire est roi. Et la maximisation du profit de l’entreprise conduit à une production de masse, qu’il faut ensuite écouler : le client est prince. Quid du salarié ? Couteux en Europe, dès que le prix du transport et la délocalisation des compétences le permettent, le salarié est remercié. La loi du marché est rude : seuls ceux rares et demandés peuvent négocier leurs salaires, et même ces derniers sont parfois contraints d’accepter de rudes conditions de travail...
De ce constat émerge l’impression que l’actionnaire s’accapare les fruits du travail qui devrait légitimement revenir au travailleur. Mais le travailleur est souvent lui-même l’épargnant qui se cache derrière l’un des actionnaires...
Au final, on peut s’insurger contre le capitalisme immoral, s’indigner des profits faramineux de certains dirigeants, être outré que des sociétés largement bénéficiaires licencient ou délocalisent. Mais il ne faut pas oublier qu’en plaçant son épargne ou en achetant systématiquement les produits premiers prix, on porte une part de responsabilité non négligeable dans ce capitalisme "sauvage". Peut-être est-ce notre objectif de vie et non le système qu’il faudrait collectivement repenser...
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