Le ministre allemand des Finances, Peer Steinbrück, a indiqué lors de la rencontre des ministres des Finances du G4 à Berlin que des Etats européens « et pas seulement d'Europe de l'Est » pourraient rencontrer des difficultés de refinancement de leur dette. Ce qui semblait peu réaliste il y a encore quelques mois ne l'est plus complètement : la cessation de paiements d'un Etat membre de la zone euro. La Grèce, l'Irlande, l'Espagne, Malte enregistrent des primes de risque de plus en plus élevées. En parallèle, les agences de notation baissent leurs notes sur ces Etats, confirmant ainsi la dégradation de la confiance en la signature des pays concernés. Mais un Etat peut-il réellement faire faillite dans la zone euro ?
La situation n'est pas banale. Le scénario de la faillite d'un Etat émettant sa propre monnaie dans une économie ouverte est connu. L'Etat victime de sa mauvaise gestion a de plus en plus de mal à repayer ses créanciers extérieurs en devises étrangères. Dans ce contexte de défiance croissante, les taux d'intérêt augmentent pour attirer les prêteurs non nationaux et le taux de change s'affaiblit si le régime de change est flottant. En cas de régime de taux de change fixe, la banque centrale défend la parité jusqu'à l'épuisement relatif de ses réserves et l'abandon éventuel de la fixité. Dans tous les cas, les emprunts extérieurs plombent les déficits publics en monnaie locale.
Pour faire face à cette situation, le gouvernement peut choisir de compter sur ses propres moyens. Mais faire marcher la planche à billets générera une forte inflation et mettre en place un plan de rétablissement des comptes publics sans soutien extérieur demandera de très lourds efforts à la population. Le plus souvent, il fait donc appel au Fonds monétaire international. Ce dernier met à disposition de la banque centrale une ligne de crédit grâce à laquelle elle va rassurer les créanciers extérieurs sur la capacité du pays, et notamment de son gouvernement, à rembourser les prêts accordés. Le pays se remet dans un cercle vertueux, d'autant plus que le FMI accorde à ce gouvernement cet emprunt sous la condition que soit mise en oeuvre une politique économique et financière soutenable.
La situation est plus complexe dans le contexte d'une union monétaire comme la zone euro. Car si la défiance n'atteint pas les autres pays de la zone, et donc la monnaie unique, la faillite s'exprimera par l'incapacité du pays à émettre un emprunt en euros à un taux d'intérêt financièrement soutenable. Trois solutions s'offrent alors au gouvernement. La première est de quitter la zone euro, de recréer une banque centrale ainsi que sa propre monnaie et faire marcher la planche à billets : une solution coûteuse à la fois pour la population et le pays. Il lui faudra en effet de nombreuses années avant de redonner du crédit à sa signature et avoir accès à nouveau aux marchés de capitaux à un taux d'emprunt raisonnable. Autre option, mettre en place un plan de rigueur convaincant pour les marchés financiers au risque de créer de fortes tensions sociales dans le pays concerné. Mais un tel plan est susceptible de créer un précédent inquiétant pour les autres pays de l'euro.
La troisième option est de faire appel au Fonds monétaire international. Mais le FMI peut-il vraiment prêter directement à un Etat de la zone euro ? Les Etats de l'Eurogroupe sont ensemble les premiers actionnaires du FMI et leur monnaie est la seconde monnaie de réserve au monde ! C'est un peu comme si le FMI prêtait à l'Etat de Californie. La zone euro s'est en fait constituée sans créer un outil essentiel à son fonctionnement, un mécanisme de solidarité financière conjoncturel, un Fonds monétaire européen. Les concepteurs de la zone ont pensé, à tort, que les seules règles de discipline financière des Etats, assorties de sanctions, suffiraient à en assurer la solidité. Ils ont été trop confiants et pas suffisamment ambitieux.
Le Conseil européen extraordinaire du 1er mars est l'opportunité d'ouvrir enfin le débat sur la création d'un Fonds monétaire européen. De nombreuses options sont possibles. Mutualiser partiellement les emprunts souverains, comme l'a proposé Jean-Claude Juncker, permettrait de diminuer les charges d'intérêt au niveau communautaire et national. A défaut, on pourrait envisager de créer une facilité exceptionnelle pour la Banque centrale européenne, d'autoriser un emprunt spécial de la Banque européenne d'investissement, d'allouer une enveloppe spécifique à la Commission européenne dans le cadre d'un fonds de stabilisation conjoncturel... Quel que soit le mécanisme établi, il faudra bien entendu assortir le soutien financier de conditions analogues à celles des programmes du FMI.
La crise actuelle montre à quel point la zone euro se trouve à une étape névralgique de son existence : une monnaie unique, mais pas de politique économique, pas de budget, pas de solidarité. Pour être en mesure de prouver son utilité, l'Union européenne doit pouvoir aider directement les Etats les plus fragiles et financer des plans de soutien mutuellement bénéfiques. La consolidation de la zone euro requiert de passer la vitesse supérieure en matière d'ambition politique et de gouvernance économique.







